Robba
 



"Ici chez moi !"



En politique, le discours vaut souvent l'action. C'est pour cette raison que l'analyse du discours reste un exercice de première importance en démocratie. C'est aussi pour cette raison que Sampiero Sanguinetti s'y livre avec assiduité et méthode. Cette fois, il revient sur une expression qui ne cesse de rebondir : "Ici, je suis chez moi !" ou "Ici, nous sommes chez nous".



Composition, Robba, 2021. A partir de Tom Thumb by Henry Fielding, 1817
Composition, Robba, 2021. A partir de Tom Thumb by Henry Fielding, 1817
 
Le samedi 13 mars 2021, le préfet de Corse, Pascal Lelarge, déclarait dans le journal Corse-Matin : « En Corse, je suis chez moi comme tous ceux qui y résident ». Cette déclaration qui aurait pu passer inaperçue dans le corps d’une longue interview, a frappé les journalistes qui l’on mise en exergue et en ont fait le gros titre. La proclamation d’un « Je suis ici chez moi » n’est jamais anodine. Elle est toujours révélatrice d’un malaise, d’une exaspération, d’une colère, ou d’un besoin de se justifier. Mais pourquoi un préfet aurait-il besoin de se justifier ? Parce que, dans le cas présent, il s’estimerait victime de ce qu’il appelle du « Préfet bashing »,  en d’autres termes, victime de dénigrement systématique.  

A l’égard d’un préfet, les citoyens ont deux degrés de jugement. Le premier degré est celui de ce qu’il représente. Le préfet représente l’Etat et si l’action ou l’attitude de cet Etat déplait aux uns ou aux autres, le préfet pourra se trouver dans la position de devoir assumer cette part de la critique. Mais nul ne se trompe sur le fait que cette critique est dirigée vers l’Etat et non vers la personne du préfet. Le second degré de jugement est effectivement lié à l’attitude personnelle du préfet, au ton de ses déclarations, à la distance qu’il met ou non entre sa propre personne et ce qu’il représente, à sa capacité d’écoute, à son empathie avec les interlocuteurs, à sa volonté non pas simplement d’être le représentant pur et dur de l’Etat mais d’être un passeur entre cet Etat et les interlocuteurs pour tenter de gommer les malentendus et d’atténuer les conflits. Le prédécesseur de Pascal Lelarge représentait le même Etat, or quelques mois après son arrivée nul n’avait le sentiment d’une recrudescence d’agressivité à l’égard de sa personne.

L’argument, au demeurant, qui consiste à dire « je suis ici chez moi ! » est évidemment significatif. Car il y a, dans cette affirmation, une forme de défi.

De De Gaulle aux Pieds Noirs en passant par les Jardins de l'Empereur

Le général De Gaulle, le 25 aout 1944, s’exprimait devant la foule, sur le parvis de la cathédrale Notre-Dame de Paris. Avant de s’exclamer : « Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! Mais Paris libéré ! », il avait ouvert son discours en proclamant :   « Pourquoi voulez-vous que nous dissimulions l’émotion qui nous étreint tous, hommes et femmes, qui sommes ici chez nous ».  « Ici chez nous ! ».  Au sortir de la guerre, au moment de la victoire, cette affirmation entendait stigmatiser les années de l’occupation allemande. Se définir par rapport à l’ennemi. 

En décembre 2015, à Ajaccio, les pompiers étaient appelés pour éteindre un incendie de palettes dans le quartier des Jardins de l’Empereur. Arrivés sur place, ils furent pris à partie et agressés par un groupe de jeunes gens du quartier. L’incendie qui en résultait n’était plus de palettes ou de poubelles, mais de société. Les jeunes gens agresseurs étant réputés d’origine maghrébine, la réaction fut « anti-maghrébine ».  Des citoyens qui s’affirmaient, de leur coté, d’origine corse saccageaient une salle de prière et manifestaient aux cris de « Nous sommes ici chez nous ». Cette réponse ne s’adressait plus à un petit groupe de jeunes gens mais à une communauté. Elle signifiait en retour : « vous n’êtes pas ici chez vous ! » Il existe donc à travers ce type d’argument la définition d’une lutte de territoire et de légitimité. En réalité les jeunes gens d’origine maghrébine concernés par cette affaire étaient probablement nés en Corse et donc « chez eux en Corse ». Mais disons que leur légitimité, de ce point de vue, était plus récente que celle des manifestants qui entendaient leur répondre.

Lorsque, dans les années 1950-1960, les « pieds noirs » en Algérie affirmaient face au FLN « nous sommes ici chez nous »,  l’affaire était plus compliquée. Deux légitimités s’affrontaient également.  Trois ou quatre générations de ces pieds noirs étaient nées en Algérie. La France s’était effectivement imposée en Algérie par la force, mais eux n’avaient fait qu’y naître. Nul ne peut être tenu pour responsable des erreurs de son ancêtre. La légitimité individuelle de ces citoyens était plus récente, moins ancienne, que celle des Algériens musulmans qu’ils avaient en face d’eux, mais elle n’en existait pas moins. Leur faute, leur handicap, c’était d’avoir refusé aux Arabes, de légitimité plus ancienne, les mêmes droits que ceux dont ils se prévalaient.  Ils se voyaient donc contester une légitimité qu’ils avaient eux-mêmes contesté à leurs concitoyens arabes.

Une question de légitimité compliquée

La question est encore plus compliquée entre Israéliens et Palestiniens. Après le drame inconcevable de la Shoah, durant la seconde guerre mondiale, la revendication sioniste de pouvoir disposer d’une terre, où que ce soit, pour le peuple juif était difficilement contestable. Les Nations Unies décidèrent à la majorité des deux tiers que le Royaume-Uni devait quitter la Palestine le 1° août 1948 après y avoir organisé la partition du territoire entre Juifs et Arabes. Deux conceptions de la légitimité allaient donc ici aussi s’affronter. Les Juifs victimes d’épouvantables persécutions étaient censés revenir sur la terre de leurs ancêtres lointains et les Palestiniens installés sur cette terre depuis des siècles se voyaient brutalement contestés et dépossédés. L’histoire est une chose, la vérité des individus en est une autre. En tant qu’individus, la légitimité des Juifs est celle d’une mémoire ancienne liée à un drame récent. La légitimité des Arabes palestiniens est celle du lien de naissance sur la terre de Palestine et celle d’une présence de plusieurs siècles. La mauvaise conscience du monde à l’égard des uns s’opposait au droit des autres.  

Enfin dans une certaine tradition paysanne, l’étranger, le voyageur, le vagabond, sont chez eux dans la maison du maître au nom du devoir d’hospitalité. Leur place à table est réservée et leur couvert est dressé. Etre chez soi au nom de cette tradition c’est admettre que vos « frères humains » y sont aussi chez eux.

Revendication, appartenance, provocation ?

Au-delà de ce principe d’hospitalité, le préfet qui est en Corse depuis six mois et qui avoue qu’il n’y restera sûrement pas plus de deux ans est effectivement chez lui en France et donc par l’extension des termes juridiques, en Corse. Mais la bienséance, une certaine finesse diplomatique, exigerait de sa part de ne pas en faire un argument. La légitimité juridique dont il peut se prévaloir n’efface pas le manque éventuel de légitimité culturelle, sentimentale, historique, mémorielle… Et le défi contenu dans son affirmation n’est pas la marque d’une volonté de paix.

L’appartenance est un phénomène relativement complexe. Il n’est pas évident, en réalité, où que ce soit, de dire « Je suis ici chez moi ». Un Corse de tel village ne dira généralement pas « Je suis ici chez moi » dans le village d’à coté. Tout simplement bien sûr, parce que, de fait, s’il est « chez lui en Corse » il n’est pas chez lui dans la maison de son voisin ou dans le village d’à côté. Tout dépend donc des circonstances et des références. Tout Français a le droit de dire "je suis chez moi en France". Mais en ce qui me concerne, par exemple, n’ayant jamais vécu plus de quelques jours en Bretagne ou en Alsace, il ne me viendrait pas à l’idée de dire dans l’une de ces régions « Je suis ici chez moi ». Cela ne me viendrait pas à l’esprit parce que je ne le ressens pas. Parce que je vois bien et j’entends bien que les paysages, le climat, l’architecture, la langue et les chants, les références mémorielles, forment un ensemble qui n’a rien à voir avec mes propres références. Et parce que je respecte et apprécie ces différences qui rendent la découverte de l’autre d’autant plus passionnante. Certes, il existe une langue, le français, qui nous relie les uns aux autres parce que dans cette langue, nous nous comprenons et nous partageons, à un autre niveau, d’autres références. Mais cette langue et ces autres références ne peuvent en aucun cas suffire à résumer ce que nous sommes.  Cette langue et ces références n’effacent pas les autres langues et les autres références liées aux différents territoires et aux différentes mémoires. C’est ce que la république jacobine n’a jamais voulu admettre. Cette république exige l’exclusivité et s’accommode mal des différences. Elle s’est imposée, en 1793, par le régime de la Terreur pour des raisons conjoncturelles qui ne sont plus d’actualité. Mais la république jacobine ne veut pas entendre, deux siècles et demi plus tard, que « l’universalisme » autoproclamé dont elle se réclame est d’une dangereuse rigidité.

Le dessinateur Pétillon a popularisé l’image du Corse qui dans les circonstances les plus loufoques ou absurdes finit par dire, en désespoir de cause : « Je suis ici chez moi, je fais ce que je veux et je vais où je veux ».  Par la caricature nous sommes capables d’entendre l’expression des excès de langage, de relativiser les propos outranciers et les dérapages propres à la nature humaine. En sachant bien que même là où se trouve une petite part de vérité, l’excès, l’outrance et le dérapage doivent être évalués pour ce qu’ils sont.
 
Mardi 27 Avril 2021
Sampiero Sanguinetti


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