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La Corse et la sociologie



Auteur d'une Sociologie de la Corse (2018), Jean-Louis Fabiani nous explique pourquoi le développement des études sociologiques est essentiel non seulement à la compréhension des transformations contemporaines de notre île, mais à la capacité d'orienter ces transformations. Le texte qu'il nous livre ici en discute les conditions.



Stéphane Couturier, Sédimentation urbaines, Bastia, 2007
Stéphane Couturier, Sédimentation urbaines, Bastia, 2007
La sociologie a été constituée comme discipline universitaire à la fin du XIXsiècle, à des rythmes et selon des formes très diverses en fonction des pays où elle s’est d’abord développée. Elle peut être définie comme l’ensemble des savoirs qui portent sur les faits sociaux, qu’il s’agisse d’interactions entre des individus ou de la force exercée sur eux par des structures sociales qui déterminent leurs dispositions à agir et les installent dans des positions plus ou moins stabilisées. Ces savoirs se nouent autour de l’enquête sur les conditions de vie et les pratiques.
 

La Corse comme terrain

Le philosophe corse Jean-Toussaint Desanti disait que son île avait été oubliée par la science. C’est effectivement une boutade, mais il y a assurément une vérité : le statut périphérique et dominé de la Corse a donné lieu le plus souvent à des comptes rendus simplistes et souvent folklorisants. Il est inutile d’illustrer ce constat, connu des habitants comme de la diaspora. Le riacquistu et la création de l’Université Pasquale Paoli ont puissamment changé la donne. Des travaux significatifs ont été publiés par des chercheurs de renom vivant et publiant hors de Corse, comme Jean-Louis Briquet - en science politique, Gérard Lenclud et Matei Candea en anthropologie, ajoutant une légitimité externe au renouveau des études sur la Corse. Ajoutons que le mouvement nationaliste a été un réel facteur d’attraction : comment comprendre l’émergence politique d’une revendication qui semblait à beaucoup paradoxale ou hors du temps ? L’effervescence a été réelle, moins peut-être en sociologie, avec quelques exceptions du côté de la nouvelle génération - citons les travaux pionniers de Liza Terrazzoni - que dans d’autres disciplines.
On peut donc faire plus et mieux, et sans doute profiter de la taille de l’île et de la puissance des réseaux d’interconnaissance pour faire de la Corse une sorte de laboratoire de ce que le sociologue états-unien Michael Burawoy appelle une sociologie publique, c’est-à-dire un savoir directement destiné à son appropriation par les habitants et qui se saisisse de tous les sujets, les plus spectaculaires (comme la grande délinquance) ou les plus quotidiens (les conditions de vie, les transports, les rapports intergénérationnels, les relations entre les genres) qui sont sans doute moins de nature à fournir une notoriété aux sociologues qui s’en saisissent. L’ambition d’une sociologie publique est de fournir aux citoyennes et aux citoyens des ressources pour s’orienter dans la vie sociale et avoir une idée plus claire des déterminations qui pèsent sur eux.

Le petit livre que j’ai consacré en 2018 à la Sociologie de la Corse est une invitation à améliorer les conditions de la recherche dans le moment contemporain.  Je commençais par rappeler une remarque de l’anthropologue Gérard Lenclud qui constatait à propos des archives qu’il consultait que « tout était "faux", depuis les listes d’état civil jusqu’aux cadastres, pour ne rien dire des statistiques, économiques ou électorales, et du contenu de certains fonds relatant la matière des différends entre l’État et des communes ou des personnes ».
Or, la production de données est une des premières conditions de l’objectivation d’une situation, pour peu qu’on s’interroge de manière réflexive, comme l’a fait le grand statisticien Alain Desrosières, sur les conditions de leur collection et de leur interprétation. L’histoire a montré que le rapport entre la Corse et la France s’est constitué à partir d’une sorte de duplicité réciproque qui rend l’analyse complexe. On pourrait parler d’homo duplex (si l’on inclut les autres genres dans la définition, bien entendu) : les Corses ont été des êtres doubles associant dans leur for intérieur deux formes de loyauté. Lorsqu’il demandait aux Corses d’être eux-mêmes en 1983, François Mitterrand sous-estimait la difficulté de la démarche. Deux siècles et demi d’ambivalence rendent la chose extrêmement difficile.
La Corse a été dans l’histoire l’objet d’un conflit des représentations. Le pouvoir français y a souvent vu une pointe avancée de l’Afrique et a rendu exotiques ses habitants alors même qu’il exigeait d’eux l’intégration immédiate à la nation. La représentation de la distance a été en retour intériorisée par les Corses, au point qu’ils ont tendu à exagérer leur singularité dans le bassin méditerranéen, notamment par rapport à l’ensemble italique. La sociologie doit être relationnelle : plutôt que d’examiner des objets singuliers, d’analyser les relations entre objets : particulièrement dans un monde globalisé, mais pas seulement, il n’y a plus d’isolats, mais des formes d’organisation complexe, des flux et des boucles de rétroaction. Quand j’ai proposé de « désinsulariser » la Corse, je n’avais aucunement en tête de lui enlever sa spécificité - qui le pourrait ? -, mais je voulais montrer comment les modes d’insertion de l’île dans son espace environnant pouvaient rendre compte de son évolution spectaculaire (et pas seulement pour des raisons politiques) au cours du dernier demi-siècle.
 

Des transformations encore en cours

Ces transformations sont encore en cours. Si l’accession, semble-t-il durable, des nationalistes au pouvoir a incontestablement marqué l’aboutissement d’un cycle, les incertitudes du monde globalisé laissent penser que les changements ne sont pas terminés. En offrant à ses lectrices et à ses lecteurs les moyens de se représenter leur condition de manière réflexive, la sociologie peut aider à leur empowerment, comme on dit aujourd’hui, leur capacité d’action, c’est-à-dire les moyens d’infléchir ce qui se donne ordinairement comme un destin. En Corse, lamor fati , au sens que Nietzsche lui donnait, est trop souvent le moyen d’accepter une réalité sur laquelle on n’a pas de prise : c’est le destin, a-t-on trop vite fait de dire. « Corsica ùn avrai mai bè » est aussi une manière de dire qu’il est vain de chercher à constituer un espace des possibles.

C’est à ce point que le mouvement des cinquante dernières années est venu changer la donne : il ne faut pas oublier que le mouvement politique s’est d’emblée fondé sur des constats sociologiques, le plus souvent, il faut dire, du côté gauche du spectre politique : l’ouvrage Main basse sur une île reste un exemple d’appropriation d’outils d’observation du réel pour construire une revendication. La question économique reste la première des questions, y compris pour les sociologues. C’est elle qui détermine les rapports de classe aussi bien que les flux de biens et de personnes. La question démographique reste centrale dans une île où l’immigration et les échanges avec l’extérieur sont fort anciens, mais où le vieillissement de la population autochtone rend les mouvements migratoires beaucoup plus saillants et partant générateurs d’anxiété, et parfois, de fantasmes.
Étant moi-même issu partiellement de l’immigration toscane, j’ai toujours été particulièrement sensible aux raccourcis auxquels conduisait l’opposition systématique entre « Nous » et « Eux » qui est loin d’être propre à la Corse, mais qui s’y exacerbe quelquefois. J’ai tenté d’examiner l’ensemble de ces questions dans mon petit livre, mais je suis loin de les avoir épuisées. La nouvelle immigration en Corse est la conséquence directe de sa constitution en territoire de loisir. Si j’ai intitulé mon dernier chapitre « Le tourisme comme destin », c’est parce que je pouvais mesurer les effets des décisions qui avait conduit l’île à accepter les conditions d’une monoculture du bronzage sans qu’on ait été vraiment conscient des conséquences sur la structure socio-professionnelle aussi bien que de l’agrément de vie.

Un de mes constats les plus puissants a été celui du déficit de formation des habitants de l’île et de la lenteur des évolutions à ce sujet. Le taux de scolarisation demeure l’un des plus faibles de France métropolitaine et apparente l’île aux territoires d’outre-mer. Chez les Corses de moins de trente ans, 30% ont quitté l’École sans aucun diplôme contre 22% au niveau national. Si l’on considère la structure socio-professionnelle, on fait des constats analogues : avec seulement 9,9% la part des professions intellectuelles supérieures est la plus faible de France métropolitaine et l’apparente à nouveau à la Martinique et à la Guyane.
La Corse a un bas niveau de capital culturel, ce qui constitue un facteur explicatif pour beaucoup de phénomènes. Je ne prends ici que quelques exemples de nature à réorienter la discussion. La période du Riacquistu a été une occasion sans autre exemple de produire du savoir à propos d’un pays qu’on semblait prendre du plaisir à trouver mystérieux et impénétrable. Les nouvelles connaissances n’ont pas conduit à asseoir fermement notre approche de l’époque contemporaine. Il y avait sans doute plus urgent à l’époque. Aujourd’hui, la Corse a été remise dans son espace historique et géographique. Il faut continuer à ouvrir l’espace des possibles. Rousseau avait contribué à cette ouverture dans son Projet de constitution  : la « petite île » comme il disait pouvait être le laboratoire d’une société égalitaire. Je suis convaincu qu’un usage démocratique de la sociologie peut y contribuer.
 

La sociologie, une science sociale encore jeune

Il n’est pas de sociologie sans investigation empirique. Bien d’autres disciplines traitent de la société, sans nécessairement construire leur objet au sein d’un espace d’enquête. Le projet de la sociologie est de repérer des régularités dans le comportement des individus en interaction avec d’autres, puis de construire ce qu’on appelle des modèles de l’action ou identifier des mécanismes sociaux que l’on va pouvoir appliquer à des situations diversifiées dans l’espace et dans le temps. Parler de savoirs plutôt que de science, c’est faire preuve de prudence. En effet, au cours de son histoire mouvementée, la sociologie n’a jamais réussi à produire quelque chose comme un paradigme unifié, au sens que donnait Thomas Kuhn à ce terme pour la physique. La discipline a toujours fait preuve d’une exubérance épistémologique qui l’éloigne du modèle des sciences de la nature : elle est volontiers querelleuse et oscille en permanence entre le souci de montrer qu’elle est une science comme les autres et la volonté de subvertir la société de fond en comble.

Au cours du dernier quart de siècle, les ambitions de la sociologie ont été quelque peu mises à mal par la multiplication des études sur différents objets sociaux : les études de genre sont les plus connues, mais d’autres n’ont cessé de se multiplier et d’être institutionnalisées dans des enseignements et des programmes doctoraux (études noires, études juives, études culturelles, études corses, etc.). La plupart des groupes ethniques ont ainsi leur spécialité universitaire : c’est une manière de voir confirmer sur le terrain savant l’existence sociale de ces groupes, une forme de reconnaissance ou de légitimation de nouveaux problèmes sociaux qui suscitent l’intérêt du chercheur : les études de genre ont été à l’origine d’un grand enrichissement et surtout d’une réorientation radicale de la manière dont nous approchons nos objets de recherche.
Comme l’a montré Pierre Bourdieu, l’autonomie, même si elle est toujours relative, est la condition de fécondité des sciences sociales : si elles se vouent à l’État, au marché ou à n’importe quel groupe de pression, elles perdent leur raison d’être. Il nous faut donc construire une distance épistémologique par rapport aux jeux d’intérêt qui structurent le monde social.
Il ne s’agit pas ici de plaider pour une science en surplomb qui se serait libérée de toutes les contraintes du monde social : ce qu’on appelle « neutralité axiologique  » n’a pas de sens. Ajoutons que cela vaut aussi bien pour le sociologue « scientiste » qui pense qu’il peut construire une théorie générale à l’abri de la contingence historique que pour le sociologue « militant » qui pense qu’il suffit de porter la bonne parole pour produire un monde meilleur. Les deux personnages peuvent d’ailleurs être les mêmes.

 
Vendredi 25 Mars 2022
Jean-Louis Fabiani


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