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Retrouver le sens du temps



Si l'information est tellement nécessaire au bon fonctionnement d'une société, c'est qu'elle permet aux citoyens de comprendre et de se représenter l'état du monde auquel ils prennent part. Sampiero Sanguinetti le sait bien lui qui fut l'un des journalistes les plus chevronnés des rédactions insulaires. Mais au-delà des faits objectifs et de leur analyse, il rappelle ici l'importance des représentations sensibles pour accéder à certaines vérités sociales et anthropologiques. L'occasion de s'interroger sur le rôle de l'image et de la photographie en particulier dans une île en proie à de violentes mutations. L'occasion aussi de dialoguer avec des travaux de photographes que nous avions eu l'occasion de présenter.



Excursion en Corse de Roland Bonaparte (1887) : [Torre Mozza, vue du Nord-Ouest]
Excursion en Corse de Roland Bonaparte (1887) : [Torre Mozza, vue du Nord-Ouest]
Deux photographes ont récemment proposé pour Robba et pour le magazine Qui, une réflexion sur la démarche qui les motive. Yoann Giovannoni nous explique qu’il « photographie pour comprendre », pour entrer en contact via l’appareil avec le monde qui l’entoure. Bernard Cantié, de son côté, explique sa quête d’une mémoire de l’enfance : « Chacun de nous a, planté dans le cœur, des étoiles d’enfance… C’est à la source de cette lumière-là que se révèle et s’amasse l’essentiel de mes moissons photographiques ».
Chacun d’entre nous, en ce début du XXIe siècle, serait à sa manière, devenu « photographe ». Les uns, les plus nombreux, au moyen de leur smartphone, le font de manière automatique, comme on respire, comme on mange, comme on dort, comme on aime, comme on voyage… D’autres professionnalisent, intellectualisent plus ou moins leur démarche. Ils se posent alors la question de la démarche qui les guide, des thèmes qui les préoccupent, du sens des images qu’ils ont captées…  Il existe dans ces questionnements, me semble-t-il, des interrogations qui sont propres à la photographie.
 
 

De quoi la photographie est-elle la trace ?

Les peintres se sont-ils demandés pourquoi ils peignaient, les sculpteurs pourquoi ils sculptaient ? Sans doute l’ont-ils fait comme on se demande pourquoi l’on vit, quel est le sens de l’existence. Mais il y a dans les simples gestes de dessiner, de peintre, de sculpter, de faire sonner un instrument de musique, la révélation immédiate d’un savoir-faire qui, à lui seul, peut donner un sens à notre présence dans la communauté des humains. S’emparer d’un appareil photographique et « prendre des photos » n’a plus, aujourd’hui, rien d’exceptionnel. Il existe, bien sûr, chez les artistes un savoir-faire. Mais même sans ce savoir-faire, prendre une photo, désormais, est un geste donné à tout le monde. La preuve éventuelle d’un talent particulier ne vient qu’à posteriori. Et à posteriori, même en l’absence de talent, il existe toujours un mystère de la photographie.
 
La photographie consiste à arrêter le temps sur un instant qui n’a plus ni début, ni fin. Arrêter le temps ! Le temps et la matière se définissent en effet à travers ce qui a un début et une fin. L’éternité et l’infini n’ont, par définition, ni commencement ni fin. Le temps s’oppose donc à l’éternité comme la matière s’oppose à l’infini. Arrêter le temps est inconcevable. L’univers repose sur le mouvement et le mouvement définit l’écoulement d’une durée. La seule chose qui arrête le temps pour un humain et pour tout être vivant, c’est la mort. Il existerait donc au vu de cette capacité à arrêter le temps, un rapport évident entre la mort et la photographie ?
Roland Barthes parle de « cette chose terrible qu’il y a dans toute photographie : le retour du mort ». Lorsqu’on me photographie, dit-il : « je ne suis ni un sujet ni un objet, mais plutôt un sujet qui se sent devenir objet : je vis alors une micro-expérience de la mort (de la parenthèse) : je deviens vraiment un spectre ». Quant au photographe qui nous fait prendre la pose et cherche un décor, « on dirait que, terrifié, il doit lutter énormément pour que la photographie ne soit pas la Mort »… L’appareil photographique, dès lors, s’assimilerait à une arme, un révolver capable de donner la mort ? Non ! Il n’est pas possible de dire cela. Le révolver peut servir à arrêter le temps dans le sens où il efface la vie, alors que l’appareil photographique n’arrête pas la vie, il ne permet que d’arrêter le temps sur une image de cette vie. L’image n’est pas obligatoirement un linceul. Elle permet de garder une trace de la vie, la trace d’un instant, sans ôter la vie à sa cible. C’est la concrétisation matérielle de ce que nous appelons la mémoire.
 

La Corse, images et temps

Il existe cependant un rapport particulier de la photographie à l’être, à la chose ou au pays aimé. Pendant très longtemps il fut difficile pour nous-autres de dire la Corse. Difficile d’en parler, difficile de la peindre, difficile de la photographier. La beauté hallucinante des paysages, la permanence des pierres, le sentiment d’une forme d’éternité, de plénitude, la présence des disparus étaient indicibles. Certes, des peintres et des photographes s’y sont risqué. Avec le temps qui passe, leurs œuvres sont des témoignages touchants. Mais rien ne pouvait ni égaler, ni même témoigner du spectacle qui s’offrait à nous et du lien qui nous attachait à ces lieux. Le constat de cette impossibilité peut s’appliquer à la représentation de tout être, toute personne que nous aimons. C’est ce qui fait dire à Roland Barthes qu’après la mort de sa mère, il eut le plus grand mal à la retrouver dans les photographies qu’il possédait. Il eut même le plus grand mal à la reconnaitre : « Je ne la reconnaissais jamais que par morceaux, c’est-à-dire que je manquais son être, et que donc, je la manquais toute ».
 
En bien des endroits de notre île, désormais, le rapport que nous entretenons avec elle a changé. Les révolutions auxquelles nous avons assisté durant les cinq dernières décennies ont bousculé les sentiments. La somptuosité du spectacle existe toujours, mais son omniprésence n’existe plus. L’éternité et la plénitude ont souvent laissé place à l’inquiétude et à la fragilité. « Je sentais le paysage instable, en changement perpétuel », nous dit Yoann Giovannoni, « Voyant qu’une histoire était en train de s’écrire, je suis resté attentif aux petites et aux grandes métamorphoses qui façonnent ces lieux… Cette évolution du paysage, je l’ai vécue de l’intérieur ; ça a été pour moi un point de départ qui a stimulé mon regard vers ces choses qui n’ont pas grand intérêt à première vue. J’ai eu envie de faire des photographies au plus proche de ce que je voyais au quotidien, en toute honnêteté ».
 
L’éternité et la plénitude ne sont plus de la Corse en général mais du village ou de notre imaginaire du village. Il est impossible de photographier l’éternité parce que l’éternité, probablement, n’existe pas dans la dimension du monde où nous sommes. Il est par contre urgent, indispensable, nécessaire de photographier ce qui s’enfuit, ce qui bouge et disparait, ce qui mute et se transforme. Non pas seulement pour garder un témoignage de ce qui s’est passé. Mais pour tenter au vu des images, par la suite, de comprendre, essayer de comprendre, où nous mène cette course effrénée.
 
Le temps selon les lieux où nous sommes ne s’écoule pas partout à la même vitesse. Yoann Giovannoni vit en un lieu où le temps s’est emballé. Bernard Cantié, qui fréquentait lui aussi le monde en chantier, a voulu revenir vers un lieu, le lieu du village, où l’écoulement du temps est encore perceptible. Où cet écoulement est suffisamment lent pour que nous ayons une chance d’y trouver les traces toujours vives de notre propre passé. Les braises encore chaudes de notre enfance : « elles sont là, tout au fond de mon être, ces lucioles enfantines ! Dans le froid matin de novembre ou la brulante fin d’après-midi de juillet, en saluant Paul affairé dans son jardin, je ressens leur chaleur jusqu’au bout du doigt qui appuie sur le déclencheur ».
Mais ne vous y trompez pas, nous dit Bernard Cantié, ce n’est pas la nostalgie de ce passé qui m’attire au village, c’est le besoin de retrouver le sens du temps. Ce qui va trop vite devient insaisissable, incontrôlable, inconcevable. Dans les grandes métropoles, les cités du monde moderne, nous perdons la conscience du temps. Il est là, nous le savons bien. Mais il est devenu inatteignable. Il s’enfuit trop vite à plusieurs pas devant nous. D’où le sentiment que nous avons de courir après le temps. Cette course contre la montre est une manière paradoxale de tuer le temps, ou plutôt de le nier. Il faut donc en retrouver la forme, le gout, la raison ou la non-raison d’être.
Aussi absurde qu’il puisse paraître, ce temps est une dimension nécessaire et incontournable de notre existence. S’en réapproprier la conscience ne répond pas à une forme de nostalgie du passé mais au contraire à « un désir furieux de vivre l’instant présent ». Retrouver la saveur de cet instant présent. Vivre, c’est-à-dire avoir la conscience de ce que nous faisons, de ce que nous voyons, de ce que nous entendons. Savoir saisir « la magie de l’instant absolu ». L’instant absolu, ce qui pourrait aussi signifier la photographie absolue. Mais gare à ne pas faire passer la photographie avant l’instant nous dit Bernard Cantié. Savoir renoncer à photographier pour s’assurer de bien vivre l’instant, et de ne pas en galvauder la magie.

 

Retrouver l'immobilité

La Corse dans les années 1950-1960 s’est approchée du gouffre. Elle s’est approchée du néant. Elle ne comptait plus que 170 000 habitants, 106 000 habitants de moins que soixante-dix ans plus tôt, 19 habitants au kilomètre carré ce qui est déjà le peuplement d’un désert. Trente pour cent du territoire étaient cultivés à la fin du XVIIIsiècle, il n’en restait plus que six pour cent en 1968. La production s’était effondrée et les équipements avait pris un retard considérable. Ce mélange d’une paix des cimetières, d’une nature de plus en plus sauvage, de maisons aux volets clos, et de murs émergeant du maquis était doté d’un caractère sans pareil. Les ruines du Parthénon ont probablement plus de noblesse aujourd’hui qu’à l’époque de leur splendeur encore clinquante. Le temps ne conserve que ce qui mérite de l’être. Et la présence des fantômes se faufilant silencieusement sur les sentiers ou dans les ruelles désertées de quelque village, nous saisissaient à l’âme. Quant aux derniers vivants dans ces décors sublimes, nous les sentions remplis d’un savoir irremplaçable. Ils portaient la mémoire et les mots d’une civilisation en voie d’extinction, ils paraissaient doté de la sagesse et de l’ironie d’un philosophe de l’Antiquité.    
 
Les scientifiques nous disent qu’un trou noir est une région de l’espace possédant une concentration de masse très élevée, au point de générer un champ gravitationnel d’une telle ampleur que même la lumière ne parvient pas à se soustraire à son attraction. Ces scientifiques intitulent « horizon des évènements » la limite au-delà de laquelle tout est aspiré dans le cœur des trous noirs. La limites au-delà de laquelle l’ensemble des phénomènes qui caractérisent les mouvements de notre univers disparaissent. Les objets qui s’approchent de cet « horizon des évènements » semblent se mouvoir de plus en plus lentement… Mais, nous dit-on, c’est en réalité le temps qui ne s’écoule plus à la même vitesse. La Corse aurait-elle frôlé l’horizon des évènements avant de réagir, de se révolter, de « réacquérir » ? Un horizon à la fois périlleux et qui nous permet de réapprendre à interpréter le temps.
L’appareil photographique et les trous noirs auraient ceci en commun qu’ils sont capables de figer la lumière et le temps dans une curieuse immobilité.

 
Samedi 7 Mai 2022
Sampiero Sanguinetti


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