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Yoann Giovannoni, photographier pour comprendre


Les abords d'Ajaccio conjuguent aujourd'hui les excès de la croissance démographique et d'une urbanisation sauvage. Le néologisme "Baleonisation" a même été forgé pour dénoncer un modèle repoussoir dont la Corse doit se détourner. Comment regarder ces espaces en mutation ? Parce qu'il y vit, Yoann Giovannoni, jeune photographe, a décidé d'y exercer son regard. Pour comprendre, et trouver, derrière les non-lieux, un restant de poésie.



J’ai 32 ans, je suis né à Ajaccio. Je pratique la photographie depuis l’âge de 18 ans, j’ai commencé avec un appareil qui appartenait à ma mère qui était photographe de studio - elle couvrait mariages, naissances et événements.
Ce n’est que depuis environ quatre ans que je pratique la photographie quotidiennement.
Je photographie pour comprendre, pour entrer en contact via l'appareil avec le monde qui m’entoure. Je ne cherche ni à embellir, ni à convaincre, ni à enlaidir. Je ne photographie pas en pensant à la réception qu’aura le spectateur face à mes images.
Le moment de la prise de vue est en dehors de toute raison. Cependant, je reste conscient qu'il y a une partie documentaire dans mon travail, c'est d'ailleurs ce qui m'a poussé à faire des images dans la commune où je me suis installé il y a un peu plus de quatre ans, en périphérie d'Ajaccio.

Je sentais le paysage instable. En changement perpétuel. 
Voyant qu'une histoire était en train de s'écrire, je suis resté attentif aux petites et aux grandes métamorphoses qui façonnent ces lieux. Relevant subjectivement toutes les traces de mutation, dans ce contexte tout me semble sujet à une prise de vue.
Cette évolution du paysage, je l’ai vécue de l’intérieur ; ça a été pour moi un point de départ, qui a stimulé mon regard vers des choses qui n’ont pas grand intérêt à première vue. J’ai eu envie de faire des photographies au plus proche de ce que je voyais au quotidien, en toute honnêteté.

S’il y a une dimension politique, c’est juste celle d’un habitant qui s’autorise à prendre pour sujet son environnement quotidien. Mais je garde mes distances avec l’idée que la photographie représenterait la réalité.
Depuis que j’ai commencé à photographier, je m’interroge beaucoup sur ce que c’est ce que la photographie, et je me demande comment inviter la photographie dans un contexte comme celui de la commune où j’habite, dans cette transformation fulgurante du paysage.
La notion de périphérie aussi m’interroge, et je me demande si un territoire peut avoir pour seule vocation celle d’être un centre d’activité commerciale.
 

Mais pour moi, photographier témoigne d’un regard avant tout. Je photographie l’environnement qui m’est donné à voir. Je me demande surtout ce qui fera une bonne photo. Le cadre, la couleur si je fais de la couleur...  Je cherche une harmonie.
En tant que spectateur, face à des photos ou face à des tableaux, ce qui m’anime c’est l’émotion que dégage une image.
En prenant cette photographie des barres d’immeubles, je me souviens avoir pensé aux peintres qui sortaient avec leurs chevalets. Après avoir les avoir regardées, je suis descendu et cette route m’a permis de faire une image, puis ce caillou, etc... Ce qui m’intéresse c’est de créer des dialogues entres les images également, en suivant le fil du regard.
Je crois que je cherche à être à la jonction de plusieurs choses. Je sais en photographiant les barres d’immeubles que je dis quelque chose sur la situation de la Corse, que je témoigne d’un certain type de paysage. Mais la forme de subjectivité qu’impose la photographie permet aussi de rentrer dans une forme de communion avec ce qui est visible.
 

Étant autodidacte, les livres de photographies d’auteur m’intéressent beaucoup.
La photographie américaine « new topographic » m’a très vite parlé. J’ai découvert le travail de Stephen Shore, et l’utilisation de la couleur comme sujet. C’est ensuite naturellement que je me suis dirigé vers le travail de William Eggleston. Ce que j’ai reçu de leurs images c’est cet aspect sans concession, assez rude, avec un intérêt pour les choses les plus quotidiennes et banales. Je me souviens aussi d’un texte de Fernand Léger qui parlait de l’autonomie des couleurs : c’est ce qui me frappait dans ses images, un mélange étrange entre beauté formelle surgissant d’un paysage déshumanisé, d’un papier trainant sur une route. Une forme d’honnêteté aussi, en ne détournant pas le regard et donc en mettant de côté cette idée du bon ou mauvais sujet.
 
Dimanche 23 Janvier 2022
Yoann Giovannoni


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