Archive Fanfan Guaitella
Si l’on doit dater le début du parcours de Dominique Degli Esposti on peut sans doute le lier à cette année 1968, lors de laquelle un petit groupe issu de la section artistique du Lycée Marbeuf (aujourd’hui, lycée professionnel Jean Nicoli) crée Les Centurions. Dès cette année-là, cette association monte La Cantatrice chauve et Dominique Degli Esposti en assure la mise en scène. Il propose aussi en première partie de la pièce de Ionesco, un texte en langue corse Maritemu à Biaginu di Ghjuvan di a Grotta.
Le succès est immédiat, le public est enchanté et la toute nouvelle compagnie connaît une notoriété aussi inattendue qu’enthousiasmante. L’imaginaire de l’artiste tout autant que son ouverture au monde et son enracinement dans la culture de son île vont proposer pendant de longues années des parcours inédits qui transcenderont les cadres imposés par le Riacquistu, mouvement culturel dominant au cours de cette période.
Considérant avec Nietzsche qu’"à quoi bon tout l’art de nos œuvres d’art, si nous en venons à perdre cet art supérieur qu’est l’art des fêtes" [1] nous allons nous intéresser plus particulièrement aux mises en fête de Dominique Degli Esposti. Mises en fête qui caractérisent cette période de plus de 50 ans de création.
Le succès est immédiat, le public est enchanté et la toute nouvelle compagnie connaît une notoriété aussi inattendue qu’enthousiasmante. L’imaginaire de l’artiste tout autant que son ouverture au monde et son enracinement dans la culture de son île vont proposer pendant de longues années des parcours inédits qui transcenderont les cadres imposés par le Riacquistu, mouvement culturel dominant au cours de cette période.
Considérant avec Nietzsche qu’"à quoi bon tout l’art de nos œuvres d’art, si nous en venons à perdre cet art supérieur qu’est l’art des fêtes" [1] nous allons nous intéresser plus particulièrement aux mises en fête de Dominique Degli Esposti. Mises en fête qui caractérisent cette période de plus de 50 ans de création.
[1] Le Gai Savoir, 89. Folio Essais, 1982.
Autour des Nuits d’Alzipratu
Archive Fanfan Guaitella
Dans la nuit du 30 juillet 1978, Dominique Degli Esposti va inventer une fête baptisée Paese in musica. Nous sommes en Balagne, plus précisément à Monticellu.
C’est le festival des Nuits d’Alzipratu qui a confié cette mise en fête, comme le définit le programme d’alors, à Dominique Degli Esposti et à ses complices de toujours, l’association Cultura Corsa, anciennement Les Centurions.
Cette édition du festival organise aussi à Île Rousse la première exposition monographique consacrée à Degli Esposti, « Les mondes visionnaires de Dominique Degli Esposti ».
La direction artistique de cette 4e édition des Nuits d’Alzipratu est, elle, dévolue à Maurice Fleuret [1], créateur depuis 1974 du festival d’Alzipratu aux côtés d’Henri-Louis de la Grange.
Depuis la fin des années 1960, Maurice Fleuret réside une partie de l’année au couvent d’Alzipratu qui a été racheté et entièrement rénové par Henri-Louis de la Grange, spécialiste reconnu de Mahler.
Accompagnés par une poignée d’amis, ils fondent le 10 mai 1974 l’association des amis d’Alzipratu. La même année cette association crée le festival d’Alzipratu. Parmi les membres fondateurs on compte Julia Rioni, Blaise Orsini et Tonì Casalonga. Tous trois seront par la suite des figures majeures du développement culturel du nord de l’île : Julia Rioni inventera le Festival du film et des cultures méditerranéennes (actuel Arte Mare) en 1982, Blaise Orsini sera à l’origine du Svegliu Calvese et des Rencontres de chants polyphoniques de Calvi, enfin Toni Casalonga fondera la Casa Musicale de Pigna.
En 1977, c’est Julia Rioni, membre du conseil d’administration d’Alzipratu et qui exerce dans le même établissement que Dominique Degli Esposti (il est alors professeur d’arts plastiques) qui va le présenter à toute l’équipe du festival. Maurice Fleuret ne s’y trompera pas et d’emblée va donner la possibilité à Dominique Degli Esposti d’exprimer toute la force de son talent.
Fleuret est le commissaire de la première exposition monographique consacrée à Degli Esposti et c’est lui qui lui passe commande de la réalisation du premier Paese in musica à Monticellu.
C’est le festival des Nuits d’Alzipratu qui a confié cette mise en fête, comme le définit le programme d’alors, à Dominique Degli Esposti et à ses complices de toujours, l’association Cultura Corsa, anciennement Les Centurions.
Cette édition du festival organise aussi à Île Rousse la première exposition monographique consacrée à Degli Esposti, « Les mondes visionnaires de Dominique Degli Esposti ».
La direction artistique de cette 4e édition des Nuits d’Alzipratu est, elle, dévolue à Maurice Fleuret [1], créateur depuis 1974 du festival d’Alzipratu aux côtés d’Henri-Louis de la Grange.
Depuis la fin des années 1960, Maurice Fleuret réside une partie de l’année au couvent d’Alzipratu qui a été racheté et entièrement rénové par Henri-Louis de la Grange, spécialiste reconnu de Mahler.
Accompagnés par une poignée d’amis, ils fondent le 10 mai 1974 l’association des amis d’Alzipratu. La même année cette association crée le festival d’Alzipratu. Parmi les membres fondateurs on compte Julia Rioni, Blaise Orsini et Tonì Casalonga. Tous trois seront par la suite des figures majeures du développement culturel du nord de l’île : Julia Rioni inventera le Festival du film et des cultures méditerranéennes (actuel Arte Mare) en 1982, Blaise Orsini sera à l’origine du Svegliu Calvese et des Rencontres de chants polyphoniques de Calvi, enfin Toni Casalonga fondera la Casa Musicale de Pigna.
En 1977, c’est Julia Rioni, membre du conseil d’administration d’Alzipratu et qui exerce dans le même établissement que Dominique Degli Esposti (il est alors professeur d’arts plastiques) qui va le présenter à toute l’équipe du festival. Maurice Fleuret ne s’y trompera pas et d’emblée va donner la possibilité à Dominique Degli Esposti d’exprimer toute la force de son talent.
Fleuret est le commissaire de la première exposition monographique consacrée à Degli Esposti et c’est lui qui lui passe commande de la réalisation du premier Paese in musica à Monticellu.
[1] Diplômé du Conservatoire National de Musique de Paris, critique musical au Nouvel Observateur et animé par le souci constant de démocratiser l’accès à la musique, Maurice Fleuret va créer les journées de musiques contemporaines de Paris puis le Festival Stockhausen de Chiraz -Persépolis en 1972 ou le Festival Xenakis de Bonn en 1974. À partir de 1977 il se consacrera au Festival de Lille, ville où Pierre Mauroy vient d’être élu. En 1981 il sera nommé sous le gouvernement de ce dernier au poste de directeur de la musique et de la danse au ministère de la Culture de Jack Lang. Il y inventera la fête de la musique.
Entre création d'avant-garde et succès populaire
Dominique degli Esposti et Alexandrine, archives Michel Rossi
Le dimanche 30 juillet 1978 tout le village est en fête avec un concert-promenade où se mêlent tableaux vivants, jeux de lumière et musique : orgue, chants corses, clavecin, cuivre, piano, harpe, guitare etc... Michel Rossi, ami et compagnon de route de Degli depuis 1968 et la création des Centurions, en parle en ces termes :
"En 1978 je terminais mon service militaire à Solenzara. Je n’arrêtais pas de faire des allées et venues depuis notre base de Ville de Pietrabugno, où nous préparions notre premier spectacle de plein air qui se situerait dans le village de Monticellu, pendant que Dominique préparait sa première exposition photographique au couvent d’Ile Rousse.
Ces deux projets étaient nés de notre rencontre avec le Festival d’Alzipratu créé́ par le baron Henri Louis de Lagrange et Maurice Fleuret. Nous y fîmes de belles rencontres comme celles de Léo Ferré, de Daniel Barenboïm, de Carolyn Carlsson et Giovanna Marini... L’expédition était ambitieuse. Nous étions installés dans de grandes tentes de la légion à l’écart du village. Tels des saltimbanques nous avions envahi le paysage et les ruelles, bougé des pianos à queue et monté des estrades.
Fanfan, Angèle, Pierre, José et Marie, Santa, Arlette, Michelle, Rosine, Lucile, Marie-Jo, Simone et Maria constituaient l’ossature de l’équipe. Jacques Perettone, promu technicien en chef, élaborait pour l’exposition d’Ile Rousse des systèmes et des décors sortis de l’imagination fertile de Degli. La thématique de Monticellu consistait à solliciter la population qui se réappropriait le village, en repérant les endroits où se dérouleraient les représentations et les concerts.(…) Parvis, chapelles, caves, terrasses étaient décorés et mis en lumière. Des milliers de veilleuses donnaient un relief particulier à ces spectacles. Ils donnaient aussi aux gens du village l’occasion de se retrouver jeunes et vieux, sans complexes et sans barrières sociales."
L’adhésion de la population est massive. Le succès immédiat. L’année d’après, les Nuits d’Alzipratu confient la mise en fête de Curbara à Dominique Degli Esposti et Cultura Corsa.
Le dimanche 29 juillet dans tout le village, avec la grande complicité de la population et de Renaissance de l’Orgue Corse, la fête est totale.
De l’inauguration des orgues restaurées au concert-promenade avec plus d’une douzaine d’artistes et de compagnies, un musée s’invente dans les ruelles où sont installées photos, peintures, expositions patrimoniales et où des projections se déploient sur les murs.
De 18h à minuit, vingt-neuf propositions musicales sont faites au public qui découvre polyphonies corses ou napolitaines, folk américain, piano, violon, chansons italiennes, orchestre à cordes…
Le talent de Dominique Degli Esposti a trouvé un terrain de jeu à sa mesure artistique et humaine. Son imagination se déploie sans limite et sa capacité à réunir hommes et femmes, habitants du village et artistes renommés, prend toute sa force. La foule venue de toute l’île est immense et les Nuits d’Alzipratu accueillent plus de seize mille auditeurs, spectateurs, visiteurs…
Malheureusement cet été-là va aussi voir la dernière édition du « brillant festival d’Alzipratu » comme le qualifie Fernand Ettori [1].
L’arrêt des Nuits d’Alzipratu est, pour une part, lié à l’action menée par certains tenants du Riacquistu, elle sera notamment lisible à travers l’hebdomadaire Arritti dès 1978. Mais ceci est une autre histoire. On peut simplement noter ici qu’avec l’effacement de ce festival et donc la mise à distance de Maurice Fleuret, la Corse passe probablement à côté d’une possibilité d’entrer de plain-pied et ce dès 1981 dans des perspectives de développement culturel majeures.
"En 1978 je terminais mon service militaire à Solenzara. Je n’arrêtais pas de faire des allées et venues depuis notre base de Ville de Pietrabugno, où nous préparions notre premier spectacle de plein air qui se situerait dans le village de Monticellu, pendant que Dominique préparait sa première exposition photographique au couvent d’Ile Rousse.
Ces deux projets étaient nés de notre rencontre avec le Festival d’Alzipratu créé́ par le baron Henri Louis de Lagrange et Maurice Fleuret. Nous y fîmes de belles rencontres comme celles de Léo Ferré, de Daniel Barenboïm, de Carolyn Carlsson et Giovanna Marini... L’expédition était ambitieuse. Nous étions installés dans de grandes tentes de la légion à l’écart du village. Tels des saltimbanques nous avions envahi le paysage et les ruelles, bougé des pianos à queue et monté des estrades.
Fanfan, Angèle, Pierre, José et Marie, Santa, Arlette, Michelle, Rosine, Lucile, Marie-Jo, Simone et Maria constituaient l’ossature de l’équipe. Jacques Perettone, promu technicien en chef, élaborait pour l’exposition d’Ile Rousse des systèmes et des décors sortis de l’imagination fertile de Degli. La thématique de Monticellu consistait à solliciter la population qui se réappropriait le village, en repérant les endroits où se dérouleraient les représentations et les concerts.(…) Parvis, chapelles, caves, terrasses étaient décorés et mis en lumière. Des milliers de veilleuses donnaient un relief particulier à ces spectacles. Ils donnaient aussi aux gens du village l’occasion de se retrouver jeunes et vieux, sans complexes et sans barrières sociales."
L’adhésion de la population est massive. Le succès immédiat. L’année d’après, les Nuits d’Alzipratu confient la mise en fête de Curbara à Dominique Degli Esposti et Cultura Corsa.
Le dimanche 29 juillet dans tout le village, avec la grande complicité de la population et de Renaissance de l’Orgue Corse, la fête est totale.
De l’inauguration des orgues restaurées au concert-promenade avec plus d’une douzaine d’artistes et de compagnies, un musée s’invente dans les ruelles où sont installées photos, peintures, expositions patrimoniales et où des projections se déploient sur les murs.
De 18h à minuit, vingt-neuf propositions musicales sont faites au public qui découvre polyphonies corses ou napolitaines, folk américain, piano, violon, chansons italiennes, orchestre à cordes…
Le talent de Dominique Degli Esposti a trouvé un terrain de jeu à sa mesure artistique et humaine. Son imagination se déploie sans limite et sa capacité à réunir hommes et femmes, habitants du village et artistes renommés, prend toute sa force. La foule venue de toute l’île est immense et les Nuits d’Alzipratu accueillent plus de seize mille auditeurs, spectateurs, visiteurs…
Malheureusement cet été-là va aussi voir la dernière édition du « brillant festival d’Alzipratu » comme le qualifie Fernand Ettori [1].
L’arrêt des Nuits d’Alzipratu est, pour une part, lié à l’action menée par certains tenants du Riacquistu, elle sera notamment lisible à travers l’hebdomadaire Arritti dès 1978. Mais ceci est une autre histoire. On peut simplement noter ici qu’avec l’effacement de ce festival et donc la mise à distance de Maurice Fleuret, la Corse passe probablement à côté d’une possibilité d’entrer de plain-pied et ce dès 1981 dans des perspectives de développement culturel majeures.
[1] (1919-2001), professeur émérite de l’université de Provence, professeur de Lettres du lycée de Bastia, directeur de la revue Études corses, spécialiste de Pascal Paoli et de la langue corse, il fut dans les années 1970 l’un des premiers inspirateurs de la re-fondation de l’université de la Corse et le président de la 1ere Università d’estate di Corti en 1973.
Un Musée de l’Homme à Chaillot
De cette période charnière pour Dominique Degli Esposti, retenons d’une part que la fête de la musique telle qu’elle se déploiera à partir de 1982 a fait ses premières armes en Balagne au sein des Nuits d’Alzipratu avec les Paesi in musica et que, d’autre part, Dominique Degli Esposti va continuer d’inventer d’autres fêtes, au sein d’autres villages ou dans de prestigieux musées. Ainsi il va répondre avec brio à une commande de Maurice Fleuret pour le tout nouvel espace que le palais de Chaillot va consacrer au théâtre musical.
Fort de sa puissance créatrice et de sa capacité à emmener aussi bien sa tribu de Cultura Corsa que toute une population, Dominique Degli Esposti va créer en 1982 à Paris un spectacle intitulé Un Musée de l’Homme.
En coproduction avec l’orchestre de Radio France, Georges Aperghis va assurer la partie musicale alors que les décors sont confiés à José Lorenzi et toute la réalisation à l’équipe bénévole de Cultura Corsa menée par Michel Rossi qui s’en souvient en ces termes :
"Tout fut fait à Bastia, dans un hangar de Furiani que nous avions loué. Chaque pièce était numérotée. Chaque boulon et vis répertorié. Un vrai travail de professionnels.
Un semi-remorque rempli de décors et costumes partit de Bastia. Une semaine avant, avec Titin, José Simoni, François Gozzi, Jean-Michel Casanova, Degli et Loulou Schiavo nous étions aux avant-postes, et réceptionnâmes le chargement au pied du Musée d’Art moderne. Je me souviens de notre inquiétude en ouvrant les portes du semi et surtout de notre appréhension devant le temps qui nous était compté avant que le reste de la troupe arrive pour investir les lieux, réaliser des répétitions et enfin se produire."
Dix représentations d’Un Musée de l’homme auront lieu dans ce tout nouvel espace consacré au théâtre musical. Libération en rend compte en ces termes dans son édition du 25 novembre 1982 :
"Une vingtaine d’habitants de Bastia se retrouve actuellement tous les soirs à l’ARC. Figurent parmi eux des retraités, des employés de bureau ayant pris spécialement des congés ainsi que des écoliers bénéficiant d’une dispense exceptionnelle accordée par le Rectorat. Sur le coup de vingt heures ils se déguisent en statues immobiles (…) Tous portent des costumes dont la pertinence et la finition sont dignes des meilleurs ateliers de la capitale (…) Dominique Degli-Esposti raconte la création du monde sans aucune pédanterie ni la moindre once de prétention. Car une fantaisie, une naïveté et une poésie à l’authenticité déconcertante sont les traits dominants de ce moment de grâce."
L’année d’après, Un Musée de l’homme sera repris à Bastia en coproduction avec la Maison des Jeunes et de la Culture. Plus d’une cinquantaine de personnes vont participer à cette nouvelle aventure et le public nombreux envahit non seulement le théâtre municipal mais ses escaliers monumentaux et son péristyle.
Comme toujours avec Dominique Degli Esposti et Cultura Corsa la modernité et l’audace du propos le partagent avec une large adhésion populaire. Cette reprise avait été l’affaire de plusieurs mois de préparation et toute la ville bruissait de la fête que Degli et sa tribu préparaient. Michel Rossi en compagnon indéfectible :
"Comme aux temps passés, les Centurions/Cultura Corsa étonnèrent par la modernité et l’audace de leur production (mouvements de décors, occupation des espaces, acteurs principaux nus... ou vêtus de costumes excentriques). Un peu comme dans Brusgiature, la société apparaissait dans sa diversité, comme une fresque humaine mouvante.
Fort de sa puissance créatrice et de sa capacité à emmener aussi bien sa tribu de Cultura Corsa que toute une population, Dominique Degli Esposti va créer en 1982 à Paris un spectacle intitulé Un Musée de l’Homme.
En coproduction avec l’orchestre de Radio France, Georges Aperghis va assurer la partie musicale alors que les décors sont confiés à José Lorenzi et toute la réalisation à l’équipe bénévole de Cultura Corsa menée par Michel Rossi qui s’en souvient en ces termes :
"Tout fut fait à Bastia, dans un hangar de Furiani que nous avions loué. Chaque pièce était numérotée. Chaque boulon et vis répertorié. Un vrai travail de professionnels.
Un semi-remorque rempli de décors et costumes partit de Bastia. Une semaine avant, avec Titin, José Simoni, François Gozzi, Jean-Michel Casanova, Degli et Loulou Schiavo nous étions aux avant-postes, et réceptionnâmes le chargement au pied du Musée d’Art moderne. Je me souviens de notre inquiétude en ouvrant les portes du semi et surtout de notre appréhension devant le temps qui nous était compté avant que le reste de la troupe arrive pour investir les lieux, réaliser des répétitions et enfin se produire."
Dix représentations d’Un Musée de l’homme auront lieu dans ce tout nouvel espace consacré au théâtre musical. Libération en rend compte en ces termes dans son édition du 25 novembre 1982 :
"Une vingtaine d’habitants de Bastia se retrouve actuellement tous les soirs à l’ARC. Figurent parmi eux des retraités, des employés de bureau ayant pris spécialement des congés ainsi que des écoliers bénéficiant d’une dispense exceptionnelle accordée par le Rectorat. Sur le coup de vingt heures ils se déguisent en statues immobiles (…) Tous portent des costumes dont la pertinence et la finition sont dignes des meilleurs ateliers de la capitale (…) Dominique Degli-Esposti raconte la création du monde sans aucune pédanterie ni la moindre once de prétention. Car une fantaisie, une naïveté et une poésie à l’authenticité déconcertante sont les traits dominants de ce moment de grâce."
L’année d’après, Un Musée de l’homme sera repris à Bastia en coproduction avec la Maison des Jeunes et de la Culture. Plus d’une cinquantaine de personnes vont participer à cette nouvelle aventure et le public nombreux envahit non seulement le théâtre municipal mais ses escaliers monumentaux et son péristyle.
Comme toujours avec Dominique Degli Esposti et Cultura Corsa la modernité et l’audace du propos le partagent avec une large adhésion populaire. Cette reprise avait été l’affaire de plusieurs mois de préparation et toute la ville bruissait de la fête que Degli et sa tribu préparaient. Michel Rossi en compagnon indéfectible :
"Comme aux temps passés, les Centurions/Cultura Corsa étonnèrent par la modernité et l’audace de leur production (mouvements de décors, occupation des espaces, acteurs principaux nus... ou vêtus de costumes excentriques). Un peu comme dans Brusgiature, la société apparaissait dans sa diversité, comme une fresque humaine mouvante.
D’autres fêtes, Moriani, Nonza & ailleurs
Photogramme tiré de Brusgiature, sur la plage de Nonza
À l’été 1983 puis en 1985, d’autres fêtes furent inventées. Elles allaient se tenir à Moriani et la plage de Padulella en deviendrait le nouveau terrain de jeu.
Entre mer et étendue de sable Dominique Degli Esposti inventa alors les Bor di Mare. Une foule compacte se pressait au pied des établissements de plage alors qu’une barque apparaissait dans le lointain pour rejoindre dans des halos de lumières mouvantes les silhouettes immenses, étranges et colorées des mondes visionnaires de Degli Esposti.
Quelques années après c’est à Nonza, où il avait tourné Brusgiature [1], que Degli et sa compagnie posèrent à nouveau leurs malles de costumes et leurs décors pour une mise en fête qui allait s’établir là pour quelques années. Marco Castoldi [2] s’en souvient en ces termes :
"Durante l’estate che lo incontrai andò a Nonza. Dominique si stabilì là per tre mesi per realizzare un’impresa così pop da fare inviare la Madonna (…) Impiegò tutti gli abitanti come attori, una cosa incredibile : quella notte, ovunque, si recitavano i suoi testi, la scenografia era l’intero abitato. Tutto era stato pensato da un unico uomo : musica, testi, luci, performance, proiezioni (…) La vita rappresentava se stessa ma per una notta era molto più bella."
Aujourd’hui encore, près de 50 ans après les premiers Paesi in musica, participants comme spectateurs gardent un souvenir très vif de ces aventures aussi inédites qu’éphémères. Comment expliquer cette permanence et comment comprendre que Dominique Degli Esposti ait pu, souvent envers et contre tout, faire renaître ces fêtes ?
Nous avançons l’hypothèse que Dominique Degli Esposti, en artiste total, savait pratiquer l’art supérieur des fêtes tout d’abord parce que chez lui l’œuvre, notamment photographique, a la plupart du temps été là pour rappeler les grands moments festifs. S’en faire l’écho, le surplus, le débordement. Chez Degli Esposti l’œuvre d’art découle de la fête, est là pour la rappeler.
Ensuite parce que Dominique Degli Esposti en ne se cantonnant pas à la seule création d’œuvres peintes ou photographiques appliquait l’art à la vie. Il nous permettait d’avoir accès au prisme subtil de l’artiste et d’être pour un temps, nous aussi, les poètes de notre propre vie [3].
Est-ce la modestie son génie qui permit à Dominique Degli Esposti de pratiquer cet art supérieur des fêtes ? Est-ce sa capacité de faire éclater les limites, à entrainer à sa suite femmes et hommes qui adhéreront à ses affirmations de la vie dans tous leurs aspects ? Est-ce la facilité qu’il avait de nouer son imagination à celle des plus grands artistes comme à celle de toutes les dimensions de la culture populaire qui l’a toujours porté ?
Au fond peu nous importe tant nous sommes à la joie d’avoir connu la force créatrice et le sourire sans réserve de cet artiste majeur.
Entre mer et étendue de sable Dominique Degli Esposti inventa alors les Bor di Mare. Une foule compacte se pressait au pied des établissements de plage alors qu’une barque apparaissait dans le lointain pour rejoindre dans des halos de lumières mouvantes les silhouettes immenses, étranges et colorées des mondes visionnaires de Degli Esposti.
Quelques années après c’est à Nonza, où il avait tourné Brusgiature [1], que Degli et sa compagnie posèrent à nouveau leurs malles de costumes et leurs décors pour une mise en fête qui allait s’établir là pour quelques années. Marco Castoldi [2] s’en souvient en ces termes :
"Durante l’estate che lo incontrai andò a Nonza. Dominique si stabilì là per tre mesi per realizzare un’impresa così pop da fare inviare la Madonna (…) Impiegò tutti gli abitanti come attori, una cosa incredibile : quella notte, ovunque, si recitavano i suoi testi, la scenografia era l’intero abitato. Tutto era stato pensato da un unico uomo : musica, testi, luci, performance, proiezioni (…) La vita rappresentava se stessa ma per una notta era molto più bella."
Aujourd’hui encore, près de 50 ans après les premiers Paesi in musica, participants comme spectateurs gardent un souvenir très vif de ces aventures aussi inédites qu’éphémères. Comment expliquer cette permanence et comment comprendre que Dominique Degli Esposti ait pu, souvent envers et contre tout, faire renaître ces fêtes ?
Nous avançons l’hypothèse que Dominique Degli Esposti, en artiste total, savait pratiquer l’art supérieur des fêtes tout d’abord parce que chez lui l’œuvre, notamment photographique, a la plupart du temps été là pour rappeler les grands moments festifs. S’en faire l’écho, le surplus, le débordement. Chez Degli Esposti l’œuvre d’art découle de la fête, est là pour la rappeler.
Ensuite parce que Dominique Degli Esposti en ne se cantonnant pas à la seule création d’œuvres peintes ou photographiques appliquait l’art à la vie. Il nous permettait d’avoir accès au prisme subtil de l’artiste et d’être pour un temps, nous aussi, les poètes de notre propre vie [3].
Est-ce la modestie son génie qui permit à Dominique Degli Esposti de pratiquer cet art supérieur des fêtes ? Est-ce sa capacité de faire éclater les limites, à entrainer à sa suite femmes et hommes qui adhéreront à ses affirmations de la vie dans tous leurs aspects ? Est-ce la facilité qu’il avait de nouer son imagination à celle des plus grands artistes comme à celle de toutes les dimensions de la culture populaire qui l’a toujours porté ?
Au fond peu nous importe tant nous sommes à la joie d’avoir connu la force créatrice et le sourire sans réserve de cet artiste majeur.
[1] Tourné en 1972 Brusgiature est sorti en 1983 lors du festival du film des Cultures Méditerranéennes de Bastia. Il reçoit le Prix du Conseil International pour la Télévision et le Cinéma (Unesco) et est sélectionné en 1985 au Festival de Cannes dans la section Perspectives du Cinéma Français. Les villages de Nonza, Moltifao, Figarella, Erbalunga et le désert des Agriate sont le cadre d’une histoire intemporelle. Accompagné par les chants sacrés de Sermano, Dominique Degli Esposti réalise un film baroque et poétique.
[2] Marco Castoldi, Morgan de son nom d’artiste, est un chanteur italien et le leader du groupe de rock alternatif Bluvertigo. Artiste majeur de la scène musicale italienne, il fut notamment le compagnon d’Asia Argento.
[3] Nietzsche, Le Gai savoir, 289. Folio, 1982.
Collection privée

