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L'appartenance-au-monde chez Hannah Arendt



Dans notre livraison de décembre 2023, Tonì Casalonga évoquait la force du concept de "vita activa" formulé par Hannah Arendt dans La condition de l'Homme moderne. La philosophe Dorothea Condé nous propose de compléter cette découverte ou redécouverte d'Arendt pour mieux faire le bilan de la modernité et réaffirmer la nécessité de l'appartenance-au-monde. Concept déclinable évidemment à l'échelle locale - celle qui conjugue abstraction et concrétude.



Isidore Aubert, in Corse terre d'accueil, terre d'exil 1914-1918
Isidore Aubert, in Corse terre d'accueil, terre d'exil 1914-1918
Hannah Arendt  a consacré son travail à la compréhension de la politique moderne. Son expérience de la montée du nazisme en Allemagne et du génocide des Juifs de l’Europe constitue la toile de fond de son inquiétude philosophique. En tant que juive allemande et doctorante en philosophie, le manque de lucidité des intellectuels allemands, pour certains ses professeurs et ses proches, l’a tout particulièrement marquée. Comment comprendre leur capacité d’ignorer la réalité des évènements et leur incapacité à saisir leur sens ? La majorité des Allemands n’avaient manifestement aucun sens politique ni même aucune idée de la politique.
 

Progrès technique et futur de l'humanité

La défaite de l’Allemagne hitlérienne et l’instauration de nouveaux régimes démocratiques dans l’après-guerre ne signifiaient cependant pas la redécouverte de la politique. Dans Condition de l’homme moderne, publié en 1958 aux États-Unis sous le titre plus ajusté The Human Condition, Hannah Arendt décèle dans le refus de la condition terrestre de l’homme le signe de l’oubli de la politique. L’ouvrage s’ouvre sur le point d’aboutissement provisoire de cet oubli, à savoir l’expression publique et respectable du désir de quitter la terre à l’occasion du lancement du premier satellite, Spoutnik 1. C’est pour tirer les conséquences politiques de son diagnostic qu’elle écrit son livre. Ce faisant, elle élabore en fin de compte une prise pragmatique à la reconquête de la politique et de l’habitat terrestre.  

"En 1957 un objet terrestre, fait de main d’homme, fut lancé dans l’univers [1] ; pendant des semaines, il gravita autour de la Terre conformément aux lois qui règlent le cours des corps célestes, le Soleil, la Lune, les étoiles. (…) Cet événement, que rien, pas même la fission de l’atome, ne saurait éclipser, eût été accueilli avec une joie sans mélange s’il ne s’était accompagné de circonstances militaires et politiques gênantes. Mais, chose curieuse, cette joie ne fut pas triomphale ; ni orgueil ni admiration pour la puissance de l’homme et sa formidable maîtrise n’emplirent le cœur des mortels qui soudain, en regardant les cieux, pouvaient y contempler un objet de leur fabrication. La réaction immédiate, telle qu’elle s’exprima sur-le-champ, ce fut le soulagement de voir accompli le premier « pas vers l’évasion des hommes hors de la prison terrestre ». Et cet étrange propos n’était pas une fantaisie de journaliste américain, loin de là : inconsciemment, il faisait écho à la phrase extraordinaire que, plus de vingt ans auparavant, l’on avait gravée sur la stèle d’un grand savant russe : « L’humanité ne sera pas toujours rivée à la Terre ».
Ces opinions sont devenues des lieux communs. Elles prouvent que les gens ne sont nullement en retard sur les découvertes de la science et sur les progrès techniques et qu’au contraire, ils les ont devancés de plusieurs dizaines d’années. (…) La seule nouveauté, c’est que l’un des plus respectables journaux américains ait enfin proclamé en première page ce qui jusqu’alors était enfoui dans la littérature fort peu respectable de la science-fiction (…). La banalité de la phrase ne doit pas nous faire oublier qu’elle était, en fait, extraordinaire ; car, si les chrétiens ont parlé de la Terre comme d’une vallée de larmes et si les philosophes n’ont vu dans le corps qu’une vile prison de l’esprit ou de l’âme, personne dans l’histoire du genre humain n’a jamais considéré la Terre comme la prison du corps, ni montré tant d’empressement à s’en aller, littéralement, dans la Lune. L’émancipation, la laïcisation de l’époque moderne qui commença par le refus non pas de Dieu nécessairement, mais d’un dieu Père dans les cieux, doit-elle s’achever sur la répudiation (…) d’une Terre Mère de toute créature vivante ? 

La Terre est la quintessence même de la condition humaine (…). Depuis quelque temps, un grand nombre de recherches scientifiques s’efforcent de rendre la vie « artificielle » elle aussi et de couper le dernier lien qui maintient encore l’homme parmi les enfants de la nature. C’est le même désir d’échapper à l’emprisonnement terrestre qui se manifeste (…) dans le vœu de combiner « au microscope le plasma germinal provenant de personnes aux qualités garanties, afin de produire des êtres supérieurs » (…) ; et je soupçonne que l’envie d’échapper à la condition humaine expliquerait aussi l’espoir de prolonger la durée de l’existence fort au-delà de cent ans, limite jusqu’ici admise. (…)
Cet homme futur, que les savants produiront, nous disent-ils, en un siècle pas davantage, paraît en proie à la révolte contre l’existence humaine telle qu’elle est donnée, cadeau venu de nulle part (laïquement parlant) et qu’il veut pour ainsi dire échanger contre un ouvrage de ses propres mains. Il n’y a pas de raison de douter que nous soyons capables de faire cet échange, de même qu’il n’y a pas de raison de douter que nous soyons capables à présent de détruire toute vie organique sur Terre. La seule question est de savoir si nous souhaitons employer dans ce sens nos nouvelles connaissances scientifiques et techniques, et l’on ne saurait en décider par des méthodes scientifiques. C’est une question politique primordiale que l’on ne peut guère, par conséquent, abandonner aux professionnels de la science ni à ceux de la politique. »

Condition de l’homme moderne, prologue.
 

[1] DC : Le 4 octobre 1957, dans le contexte de la guerre froide et sa course à l’espace, l’URSS devance les Etats-Unis en lançant le premier satellite, Spoutnik 1. Le satellite est lancé à l’aide d’un missile balistique intercontinental.

 

Les communs en danger

Hannah Arendt invite à faire le pari que le désir de voir le monde durer va de pair avec la faculté d’agir politiquement. Le monde, c’est pour Hannah Arendt notamment l’ensemble des choses qui se tiennent entre les humains. Les choses sont les médiateurs des rapports entre humains et avec leur milieu. Elles participent ainsi à l’articulation de la pluralité irréductible des humains et de leur appartenance au monde. Leur persistance garantit un certain sens commun : c’est en effet en multipliant, toujours de nouveau, les perspectives sur le même objet que les humains augmentent la réalité et la solidité de leur monde commun jusqu’à lui conférer une certaine plénitude. Le fait de s’inquiéter de la persistance du monde signifie aussi de veiller à la justesse et à la complétude des rapports établis. Plus les hommes prennent soin de leurs mondes, plus ils gagnent en capacité d’agir ensemble grâce à l’intelligibilité possible de leurs actions.

"Vivre ensemble dans le monde : c’est dire essentiellement qu’un monde d’objets se tient entre ceux qui l’ont en commun, comme une table est située entre ceux qui s’assoient autour d’elle ; le monde, comme tout entre-deux, relie et sépare en même temps les hommes. Le domaine public, monde commun, nous rassemble mais aussi nous empêche, pour ainsi dire, de tomber les uns sur les autres. Ce qui rend la société de masse si difficile à supporter, ce n’est pas, principalement du moins, le nombre des gens ; c’est que le monde qui est entre eux n’a plus le pouvoir de les rassembler, de les relier, ni de les séparer. (…)
La réalité du domaine public repose sur la présence simultanée de perspectives, d’aspects innombrables sous lesquels se présente le monde et pour lesquels on ne saurait imaginer ni commune mesure ni commun dénominateur. Car, si le monde commun offre à tous un lieu de rencontre, ceux qui s’y présentent y ont des places différentes, et la place de l’un ne coïncide pas plus avec celle d’un autre que deux objets ne peuvent coïncider dans l’espace. Il vaut la peine d’être vu et d’être entendu parce que chacun voit et entend de sa place, qui est différente de toutes les autres. (…) Lorsque les choses sont vues par un grand nombre d’hommes sous une variété d’aspects sans changer d’identité, les spectateurs qui les entourent sachant qu’ils voient l’identité dans la parfaite diversité, alors, alors seulement apparaît la réalité du monde, sûre et vraie.

Dans les conditions d’un monde commun, ce n’est pas d’abord la « nature commune » de tous les hommes qui garantit le réel ; c’est plutôt le fait que, malgré les différences de localisation et la variété des perspectives qui en résulte, tous s’intéressent toujours au même objet. Si l’on ne discerne plus l’identité de l’objet, nulle communauté de nature, moins encore le conformisme contre-nature d’une société de masse, n’empêcheront la destruction du monde commun (…).
C’est ce qui peut se produire dans les conditions d’un isolement radical, quand personne ne s’accorde plus avec personne, comme c’est le cas d’ordinaire dans les tyrannies. Mais cela peut se produire aussi dans les conditions de la société de masse ou de l’hystérie des foules où nous voyons les gens se comporter tous soudain en membres d’une immense famille, chacun multipliant et prolongeant la perspective de son voisin. Dans les deux cas, les hommes deviennent entièrement privés : ils sont privés de voir et d’entendre autrui, comme d’être vus et entendus par autrui. Ils sont tous prisonniers de la subjectivité de leur propre expérience singulière, qui ne cesse pas d’être singulière quand on la multiplie indéfiniment. Le monde commun prend fin lorsqu’on ne le voit que sous un seul aspect, lorsqu’il n’a le droit de se présenter que dans une seule perspective."

 
Condition de l’homme moderne, Chapitre II : le domaine public et le domaine privé.

 

Qu'est-ce que la vita activa?

Afin de donner de la consistance aux activités différentes de la vita activa et notamment à l’action politiqueHannah Arendt remonte à Athènes. Son ambition n’est pas de restaurer la politique grecque mais de mobiliser certaines de ses expériences et de ses catégories pour raconter à travers leurs transformations, voire leurs déformations, l’histoire de la perte de la politique et de la compréhension de la condition humaine. L’attention portée à la vita activa ne vise pas seulement à réhabiliter certaines façons de s’éprouver en tant qu’être humain, d’être un être humain accompli. Elle souligne surtout qu’il y a différentes façons de faire des mondes communs – et qu’il convient de les considérer toutes à leur juste valeur au lieu de les rabattre les unes sur les autres.

"Je propose le terme de vita activa pour désigner trois activités humaines fondamentales : le travail, l’œuvre et l’action. Elles sont fondamentales parce que chacune d’elles correspond aux conditions de base dans lesquelles la vie sur Terre est donnée à l’homme. Le travail est l’activité qui correspond au processus biologique du corps humain (…). La condition humaine du travail est la vie elle-même. (…) L’œuvre fournit un monde « artificiel » d’objets (…). La condition humaine de l’œuvre est l’appartenance-au-monde.
L’action (…) correspond à la condition humaine de la pluralité, au fait que ce sont des hommes, et non pas l’homme, qui vivent sur Terre et habitent le monde. Si tous les aspects de la condition humaine ont de quelque façon rapport à la politique, cette pluralité est spécifiquement la condition – non seulement la conditio sine qua non, mais encore la conditio per quam – de toute vie politique. (…)"
 
Condition de l’homme moderne, Chapitre I : La condition humaine.

 

Natalité et faculté d'agir

À lire Condition de l’homme moderne, la négligence et l’appauvrissement de la vita activa ne viennent pas d’abord du déni de la condition humaine de la mortalité, mais de la négligence de la condition humaine de la natalité. La compréhension de la politique de Hannah Arendt est certes d’inspiration grecque mais toujours éclairée par Jérusalem. La catégorie de la natalité mérite d’être déployé aussi dans ce sens, mais surtout et tout d’abord par le courage d’entreprendre, de commencer et de s’engager dans le monde avec et parmi les autres.

"La vie de l’homme se précipitant vers la mort entraînerait inévitablement à la ruine, à la destruction, tout ce qui est humain, n’était la faculté d’interrompre ce cours et de commencer du neuf, faculté qui est inhérente à l’action comme pour rappeler constamment que les hommes, bien qu’ils doivent mourir, ne sont pas nés pour mourir, mais pour innover. (…) Le miracle qui sauve le monde, le domaine des affaires humaines, de la ruine normale, « naturelle », c’est finalement le fait de la natalité, dans lequel s’enracine ontologiquement la faculté d’agir.
En d’autres termes : c’est la naissance d’hommes nouveaux, le fait qu’ils commencent à nouveau, l’action dont ils sont capables par droit de naissance. Seule l’expérience totale de cette capacité peut octroyer aux affaires humaines la foi et l’espérance, ces deux caractéristiques essentielles de l’existence que l’Antiquité grecque a complètement méconnues, écartant la foi jurée où elle voyait une vertu fort rare et négligeable, et rangeant l’espérance au nombre des illusions pernicieuses de la boîte de Pandore. C’est cette espérance et cette foi dans le monde qui ont trouvé sans doute leur expression la plus succincte, la plus glorieuse dans la petite phrase des Évangiles annonçant leur « bonne nouvelle » : « Un enfant nous est né. »"
 
Condition de l’homme moderne, Chapitre V : L’action.
 
 
Mercredi 3 Janvier 2024
Dorothea Condé


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