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L’identité vue d’Italie



Parce nous regrettons que les échanges intellectuels avec l’Italie s’amenuisent, nous essayons de contribuer modestement à leur renouveau. Françoise Graziani, spécialiste de la circulation des idées et des formes à la Renaissance est correspondante de la nouvelle revue italienne en ligne “Lab Politiche e culture“. A la tête de cette aventure éditoriale, on trouve Giuseppe Giliberti qui a publié en 2020 "Il paese del sì. Note sull’identità culturale italiana". Pour retrouver la saveur des débats de Terra Ferma et adopter, au moins le temps d’un article une autre vision de l’identité, nous sommes heureux de partager l’analyse que Françoise Graziani livre de cet ouvrage.



Antoine Giacomoni
Antoine Giacomoni
Sous l’apparence discrète de notes de lecture, Giuseppe Giliberti nous offre une réflexion aussi profonde que subtile sur ce qui constitue la spécificité de l’identité culturelle italienne, confrontée à la diversité des identités plurielles qui ne cessent de circuler et communiquer à travers le monde – non seulement des identités radicalement autres mais aussi celles qui se combinent entre elles pour forger l’identité d’un pays.
 

L’identité comme indice de relation

Ce parcours éclectique à travers le temps et l’espace est rédigé sur un ton faussement léger, caractéristique de la sprezzatura dont l’auteur rappelle, comme en passant, qu’elle fait partie de l’héritage culturel des Italiens.  L’air de rien, il s’agit donc ici d’articuler avec méthode et rigueur deux points de vue dont l’intrication est attestée par l’expérience, même si la raison ne peut l’expliquer : le sentiment subjectif d’appartenir à une communauté et la reconnaissance par autrui de cette appartenance. Pourquoi un individu se sent-il italien, ou allemand ou chinois ? pourquoi ou comment est-il reconnu et identifié comme tel par d’autres ? Par quel mystère un Italien qui se promène dans le Grand Bazar d’Istanbul se trouve-t-il immédiatement interpelé dans sa langue par les marchands ? « Une expression, un geste, une posture corporelle, un type de vêtement », qu’est-ce donc qui suffit à différencier, avant même qu’il commence à parler, un Italien d’un Américain, d’un Français, ou même d’un Grec et d’un Espagnol ?
Il n’est pas facile de poser de telles questions aujourd’hui, dans un contexte géopolitique qui a rendu suspects les mots mêmes d’identité et de nation. Mais la légèreté presque caricaturale de cet Italian style permet à Giuseppe Giliberti de bousculer bien des idées reçues et de reconfigurer autrement les problèmes pour saisir la relativité des points de vue qui relient l’intérieur et l’extérieur, le proche et le lointain, les mots et les choses. Car c’est toujours dans un système de relations qu’on est reconnu ou qu’on se reconnaît soi-même semblable ou différent des autres.
 

Quels critères pour définir la spécificité d’une identité collective ?

Un bref prologue donne le ton en relatant les circonstances qui ont conduit l’auteur à s’interroger et à interroger ses étudiants sur les critères qui servent à définir la spécificité d’une identité collective : un paysage ? un mode de vie ? des habitudes alimentaires ? ou plutôt une histoire, une religion, une culture, une langue communes ? Mais l’enquête commence de manière détournée par une autre question : l’Italie est-elle vraiment une nation unifiée ?
En 2016, la presse italienne s’est émue du fait que les étudiants souhaitant s’inscrire dans certaines universités anglaises devaient préciser leur origine ethnique sur un formulaire qui classait les Italiens en trois catégories : Italien-Napolitain (ITAN), Italien-Sicilien (ITAS) et Tout Autre Italien (ITAA, Italian Any Other). Cette tripartition masque bien mal une division idéologique entre les pays du Nord et du Sud que l’historien des droits de l’homme qu’est Giuseppe Giliberti fait remonter à l’époque de l’émigration italienne vers les Amériques. Mais plutôt que de s’insurger contre une discrimination qui assimile tous les migrants venus du Sud de l’Europe à des niggers ou des latinos, il préfère méditer sur ce que révèle la persistance de tels stéréotypes : il peuvent aider à saisir la complexité des concepts d’unité et d’identité nationale, et à comprendre qu’ils n’enferment pas nécessairement les peuples ou les individus dans un déterminisme fatal mais peuvent, dans certaines situations, avoir la fonction libératrice d’une prise de conscience.
 

L’identité comme expérience individuelle

C’est pourquoi la question de l’identité n’est pas abordée ici comme un problème sociologique, mais comme une expérience individuelle. L’auteur s’interroge sur sa propre identité d’Italien-Napolitain avant de mener l’enquête dans plusieurs directions à la fois en creusant les relations entre les mots : culture, identité, mémoire, histoire, nation, religion, langue, caractère.
Chacune des étapes de cette exploration du sens converge vers le constat que le même principe peut être source de division aussi bien que d’union. L’existence d’une identité culturelle n’exclut pas l’interculturalité, mais conduit au contraire à reconnaître la valeur d’un « droit culturel » (jus culturae) qui a la fonction d’un « instrument de cohésion » capable de « construire » un pays à partir d’une multitude de singularités et de particularismes hérités d’un passé commun.

Ainsi se construit peu à peu une « unité plurielle » qui sera toujours menacée et toujours à reconstruire. Reconnaître la réalité d’une « italianité » ne revient donc pas à conformer tous les Italiens à un modèle unique, exclusif et constant, mais peut (et doit) servir au contraire à identifier des modes de communication spécifiques « caractérisés par leur capacité à faire dialoguer diverses identités locales ». Telle est la conclusion qui, à l’occasion des commémorations de 2021, sept cents ans après la mort du poète, ramène Dante dans l’actualité et justifie un titre qui n’est pas seulement de circonstance :
Rimane attuale [la definizione di italianità] di Dante Alighieri : siamo ancora “le genti del bel paese dove il sì suona”. L’identità italiana è stata costruita a partire da un territorio e una lingua, proprio come Dante immaginava, ed è sempre rimasta plurale. Si potrebbe, anzi, dire che il vero “carattere” degli italiani consista nella capacità di dialogare tra diverse identità locali, utilizzando una lingua comune e un’ eredità culturale complessa come strumenti di coesione.
 

La question de la langue

La question de l’unité de la langue se trouve donc placée au centre de ces cinq chapitres comme un point d’articulation entre tous les « instruments » qui servent à reconstruire ce que, en paraphrasant Dante, on pourrait appeler un vulgaire illustre, non plus pour désigner une langue mais pour redonner ses lettres de noblesse à cette communauté culturelle non uniformisante dans laquelle chacun consent librement à une union. Dans le chapitre Lingua, dialetti qui consigne ses notes de lecture sur le De vulgari eloquentia, Giuseppe Giliberti démontre que la « langue commune » imaginée par Dante pour fonder l’unité italienne n’avait pas pour fonction de se substituer aux nombreux dialectes qui continuent d’être parlés localement, mais de leur apporter une cohésion nouvelle. C’est ainsi qu’elle a servi à transmettre un patrimoine dont le « caractère national » n’est pas une propriété privée à protéger mais une culture commune à partager – non seulement entre soi mais avec d’autres.
Dante fut un exilé politique, il a vécu, est mort et a écrit l’essentiel de son œuvre en exil, mais il s’est toujours revendiqué à la fois comme citoyen florentin et comme un homme libre « dont le monde est la patrie » (VE I, vi 3). Ce n’est pas parce que « le vulgaire illustre » qu’il parlait et écrivait est devenu la langue officielle de l’Italie qu’il est encore reconnu lui-même tout à la fois comme un Italien et comme un poète universel : ne serait-ce pas plutôt, suggère Giuseppe Giliberti, parce que cette langue « construite » par la poésie est devenue le symbole de ce qui maintient la diversité des identités locales, régionales et mondiales, en les « liant » ?
 

Se sentir italien

Comme celui de Dante, ce voyage intérieur qui tient aussi de la satire sociale et de l’autodérision, est parti de l’engagement politique et moral de son auteur : si Giuseppe Giliberti « se sent italien », c’est en tant que citoyen du monde et historien des droits de l’homme. Paraphrasant la chanson satirique de Giorgio Gaber placée en exergue de son petit livre (Io non mi sento italiano / ma per fortuna o purtroppo lo sono), Giuseppe Giliberti déclare (à la troisième personne) que lui-même « se sent italien, et par chance ou malgré tout il l’est » (si sente italiano, e per fortuna o purtroppo lo è).
Et si la langue commune des Italiens n’a jamais empêché un plurilinguisme qui ne menace en rien l’unité du pays mais le protège de l’uniformisation, ce phénomène culturel gagne à être mis en parallèle avec l’exceptionnelle biodiversité naturelle d’un pays qui est souvent identifié par ses traditions culinaires. Loin d’être complaisante, la complicité constante que l’auteur entretient avec le lecteur en évoquant des expériences communes l’invite à interroger les tensions et les paradoxes irréductibles qui rendent si complexe la question des identités humaines, et qui empêchent de les enfermer dans des définitions.
 

Migrations et identités mêlées

À l’arrière-plan de cette suite de notes si bien « liées » se trouve une des questions les plus graves et les plus actuelles auxquelles sont confrontées les sociétés modernes, celle des migrations et des identités mêlées que, per fortuna o purtroppo, elles produisent individuellement et collectivement. Le problème n’est abordé que sur le mode de la confidence, caractéristique de la micro-histoire qui fait désormais partie, comme Dante, de l’héritage culturel italien : Giuseppe Giliberti raconte que ses ancêtres napolitains, arrivés aux États-Unis en 1895 et enregistrés comme étant « de race italienne du Sud », y parlaient « un idiome commun italo-américain, un mélange d’anglais, de napolitain et de sicilien », mais qu’une fois revenus dans leur village, d’où ils n’ont plus bougé pendant deux générations et où ils ne parlaient plus que leur dialecte, on a continué à les appeler « les Américains ».
Contrairement aux apparences, la citation de Giorgio Gaber mise en exergue de ce petit livre n’est pas anecdotique : avec la force des chansons dantesques, elle rappelle discrètement que les identités et les altérités ne sont pas figées et que ceux dans lesquels tout un peuple se reconnaît parfois, comme Giorgio Gaber ou Dante, ont eu une histoire complexe et une « hérédité » qui ne les lient pas à une seule langue ou à un seul pays.
 

Trouver les mots justes

Contre ceux qui croient pouvoir éliminer les problèmes “identitaires” et “communautaristes” des sociétés modernes en condamnant à l’inactualité les mots gâtés par l’histoire, Giuseppe Giliberti préfère invoquer le jus culturae pour prendre la mesure des ambiguïtés qui les rendent toujours actuels. Le renversement de perspective qu’il opère ainsi est éclairant : il lui suffit de formuler autrement la raison du mépris dans lequel les pays dominants tiennent encore ces Italiens du Sud dont lui-même fait partie, en disant par métaphore qu’ils sont considérés comme « un  anneau de conjonction entre africains et européens » (un anello di congiunzione tra Africani e Europei), pour leur donner le statut de « vulgaire illustre ». Comme les mots, les stéréotypes culturels peuvent tromper car ils disent plusieurs choses en une, ils ne sont pas nuisibles en eux-mêmes mais seulement quand ils sont mal interprétés, et ils peuvent encore être utiles « comme instruments de cohésion ».
Déjà traduit en anglais, cet opuscule dont la portée théorique et pratique dépasse les frontières et les identités invite tout un chacun à retrouver le sens juste qui est sous les mots pour se garder des illusions et des injonctions : comme Dante guidé par Virgile, il rappelle « qu’on ne peut comprendre le présent en le séparant du passé » (p. 38) et qu’on progresse mieux quand on sait s’arrêter, regarder en arrière « vers les bas rivages » (Purg. XVII, 12) et prêter l’oreille aux échos de « la morte poésie » (Purg. I, 7).  
 

Pour aller plus loin
Il paese del sì. Note sull’identità culturale italiana, Intra, Collana Saggiamente, 2020.
Découvrir la revue Lab Politiche e culture https://www.labpolitiche.it/   


 
Dimanche 28 Janvier 2024
Françoise Graziani


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