Le 2 juin 2026, à l’occasion de la journée mondiale de sensibilisation aux troubles des conduites alimentaires, il est nécessaire de rappeler que l’anorexie, la boulimie ou l’hyperphagie ne sont pas de simples « problèmes de nourriture ». Ces troubles disent quelque chose de notre époque, de notre rapport au corps, au regard des autres, à la transmission et à l’identité. II est donc urgent de déplacer le regard. Ces troubles sont aussi les symptômes d’un basculement : celui d’un monde où l’image ne représente plus seulement le corps, mais tend à le gouverner.
La prescription des images
La clinique contemporaine en témoigne : les patientes arrivent de plus en plus souvent avec des images. Non pas des souvenirs ou des récits, mais des formes visuelles insistantes, répétées, incorporées. Des corps idéaux, normés, filtrés, qui s’imposent comme des évidences. Ces images ne se contentent pas d’être vues : elles prescrivent. Elles disent ce qu’il faut être, comment apparaître, jusqu’à quel point disparaître. Les réseaux sociaux ont radicalisé cette mutation. Sur Instagram, TikTok ou Snapchat, le corps est devenu un projet, soumis à une logique d’optimisation permanente. Les formats viraux : « What I eat in a day », routines alimentaires, défis corporels organisent une surveillance diffuse de soi. À cela s’ajoutent les filtres, qui transforment en temps réel les visages et les silhouettes, installant un écart constant entre le corps vécu et son double idéalisé.
Dans ce contexte, les troubles alimentaires apparaissent comme des tentatives paradoxales de réponse. Refuser de manger, contrôler à l’extrême son alimentation, ou au contraire perdre toute maîtrise, ce sont aussi des manières de tenter de reprendre prise sur un corps devenu étranger. L’anorexie, en particulier, peut se lire comme un effort radical pour faire taire l’injonction visuelle, quitte à effacer le corps lui-même. Mais ce geste échoue souvent à libérer : en cherchant à échapper à l’image, le sujet s’y soumet davantage.
C’est pourquoi ces pathologies pourraient être comprises comme ce que j’appelle les « pathologies de l’image », dans mon dernier ouvrage [1] où le rapport au visible devient le lieu même de la souffrance. Dès lors, la réponse ne peut être uniquement médicale ou individuelle. Elle doit être aussi culturelle et politique. Il ne s’agit pas de condamner les réseaux sociaux, mais de reconnaître qu’ils ne sont pas neutres : ils produisent des normes, hiérarchisent les corps, valorisent certaines formes au détriment d’autres.
Face à cela, plusieurs exigences s’imposeraient. Une éducation à l’image, d’abord, pour apprendre à en décrypter les effets et les constructions. Une vigilance accrue vis-à-vis des contenus promouvant des idéaux corporels extrêmes. Et surtout, une réhabilitation du corps comme expérience vécue, irréductible à sa seule apparence. Car la question posée par les troubles des conduites alimentaires dépasse largement la sphère de la santé. Elle engage notre manière d’habiter le monde. Voulons-nous des corps conformes à des images, ou des corps capables de sentir, de désirer, d’exister hors de leur mise en spectacle ?
Dans ce contexte, les troubles alimentaires apparaissent comme des tentatives paradoxales de réponse. Refuser de manger, contrôler à l’extrême son alimentation, ou au contraire perdre toute maîtrise, ce sont aussi des manières de tenter de reprendre prise sur un corps devenu étranger. L’anorexie, en particulier, peut se lire comme un effort radical pour faire taire l’injonction visuelle, quitte à effacer le corps lui-même. Mais ce geste échoue souvent à libérer : en cherchant à échapper à l’image, le sujet s’y soumet davantage.
C’est pourquoi ces pathologies pourraient être comprises comme ce que j’appelle les « pathologies de l’image », dans mon dernier ouvrage [1] où le rapport au visible devient le lieu même de la souffrance. Dès lors, la réponse ne peut être uniquement médicale ou individuelle. Elle doit être aussi culturelle et politique. Il ne s’agit pas de condamner les réseaux sociaux, mais de reconnaître qu’ils ne sont pas neutres : ils produisent des normes, hiérarchisent les corps, valorisent certaines formes au détriment d’autres.
Face à cela, plusieurs exigences s’imposeraient. Une éducation à l’image, d’abord, pour apprendre à en décrypter les effets et les constructions. Une vigilance accrue vis-à-vis des contenus promouvant des idéaux corporels extrêmes. Et surtout, une réhabilitation du corps comme expérience vécue, irréductible à sa seule apparence. Car la question posée par les troubles des conduites alimentaires dépasse largement la sphère de la santé. Elle engage notre manière d’habiter le monde. Voulons-nous des corps conformes à des images, ou des corps capables de sentir, de désirer, d’exister hors de leur mise en spectacle ?
[1] Les Nouvelles beautés fatales. Les Troubles des conduites alimentaires comme pathologies de l’image (Eres, 2022).
Une résonance particulière en Corse
En Corse aussi, ces questions traversent désormais les familles, les adolescents, les jeunes femmes, mais aussi de plus en plus de garçons. L’île n’échappe pas aux transformations contemporaines des images du corps imposées par les réseaux sociaux, les filtres numériques, les normes esthétiques mondialisées et les modèles de performance de soi.
Pourtant, la Corse possède une histoire anthropologique singulière du corps et de la représentation de soi. Longtemps, le corps y fut inscrit dans une culture du collectif, du regard communautaire, de l’honneur, de la retenue et de la transmission familiale. Les anthropologues ont montré combien les sociétés méditerranéennes reposaient sur des systèmes de visibilité sociale où le corps n’appartient jamais totalement à l’individu seul, mais engage la famille, le nom, la mémoire et parfois même le village.
Dans la société corse traditionnelle, le corps féminin notamment était entouré de codes, de pudeur, mais aussi d’une forte charge symbolique. Le regard social structurait profondément les identités. Aujourd’hui, ce regard ne disparaît pas : il change d’échelle. Il devient numérique, permanent, algorithmique. Le village symbolique s’est déplacé sur Instagram et TikTok.
Le philosophe Michel Foucault parlait d’une société contemporaine où les individus finissent par intérioriser les normes jusqu’à surveiller eux-mêmes leurs propres corps. Cette logique atteint aujourd’hui une intensité inédite. Les adolescents grandissent dans un univers où leur image est constamment exposée, comparée, évaluée. Le psychanalyste Jacques Lacan rappelait déjà que le sujet humain se construit dans une image extérieure à lui-même, dans ce qu’il appelait le « stade du miroir ». Mais notre époque amplifie ce phénomène : l’image n’est plus seulement un miroir, elle devient un marché, une compétition, une injonction. Sigmund Freud avait lui aussi montré que le corps humain n’est jamais purement biologique : il est traversé par le désir, le regard et les conflits psychiques.
Aujourd’hui, les réseaux sociaux transforment ce rapport intime au corps en spectacle permanent. Le sujet contemporain se retrouve sommé de devenir l’entrepreneur esthétique de lui-même.
Cette mutation touche particulièrement les territoires insulaires. Car la Corse vit désormais dans une tension permanente entre héritage culturel et mondialisation des représentations. Les modèles venus des réseaux sociaux s’imposent parfois avec violence à des adolescents qui cherchent encore leur identité. L’écart entre les corps réels et les corps idéalisés produit de nouvelles formes de souffrance psychique. Le corps est devenu, dans les sociétés contemporaines, un lieu central de construction identitaire. Lorsque les repères symboliques vacillent, le corps devient souvent le lieu où se déposent les angoisses, les conflits et les demandes de reconnaissance.
En Corse, cette question prend une résonance particulière. Car l’île porte une mémoire forte des liens entre apparence, dignité, transmission et appartenance collective. La fragilisation des cadres traditionnels, l’isolement psychique croissant et la surexposition numérique créent aujourd’hui de nouvelles vulnérabilités.
Face à cela, il est essentiel de développer une véritable politique de prévention, d’écoute et de prise en charge. Les troubles des conduites alimentaires ne relèvent ni de la frivolité ni de la simple mode. Ils constituent un enjeu majeur de santé publique et révèlent plus largement une crise contemporaine du regard et de l’image.
En ce 2 juin, il ne s’agit pas seulement de mieux soigner. Il s’agit de comprendre ce que ces troubles disent de nous et de réinventer un rapport au corps qui ne soit plus sous emprise des images.
La Corse, forte de sa culture, de ses solidarités et de sa mémoire collective, peut aussi devenir un lieu de réflexion et de résistance face aux modèles uniformisants qui menacent aujourd’hui les subjectivités.
Pourtant, la Corse possède une histoire anthropologique singulière du corps et de la représentation de soi. Longtemps, le corps y fut inscrit dans une culture du collectif, du regard communautaire, de l’honneur, de la retenue et de la transmission familiale. Les anthropologues ont montré combien les sociétés méditerranéennes reposaient sur des systèmes de visibilité sociale où le corps n’appartient jamais totalement à l’individu seul, mais engage la famille, le nom, la mémoire et parfois même le village.
Dans la société corse traditionnelle, le corps féminin notamment était entouré de codes, de pudeur, mais aussi d’une forte charge symbolique. Le regard social structurait profondément les identités. Aujourd’hui, ce regard ne disparaît pas : il change d’échelle. Il devient numérique, permanent, algorithmique. Le village symbolique s’est déplacé sur Instagram et TikTok.
Le philosophe Michel Foucault parlait d’une société contemporaine où les individus finissent par intérioriser les normes jusqu’à surveiller eux-mêmes leurs propres corps. Cette logique atteint aujourd’hui une intensité inédite. Les adolescents grandissent dans un univers où leur image est constamment exposée, comparée, évaluée. Le psychanalyste Jacques Lacan rappelait déjà que le sujet humain se construit dans une image extérieure à lui-même, dans ce qu’il appelait le « stade du miroir ». Mais notre époque amplifie ce phénomène : l’image n’est plus seulement un miroir, elle devient un marché, une compétition, une injonction. Sigmund Freud avait lui aussi montré que le corps humain n’est jamais purement biologique : il est traversé par le désir, le regard et les conflits psychiques.
Aujourd’hui, les réseaux sociaux transforment ce rapport intime au corps en spectacle permanent. Le sujet contemporain se retrouve sommé de devenir l’entrepreneur esthétique de lui-même.
Cette mutation touche particulièrement les territoires insulaires. Car la Corse vit désormais dans une tension permanente entre héritage culturel et mondialisation des représentations. Les modèles venus des réseaux sociaux s’imposent parfois avec violence à des adolescents qui cherchent encore leur identité. L’écart entre les corps réels et les corps idéalisés produit de nouvelles formes de souffrance psychique. Le corps est devenu, dans les sociétés contemporaines, un lieu central de construction identitaire. Lorsque les repères symboliques vacillent, le corps devient souvent le lieu où se déposent les angoisses, les conflits et les demandes de reconnaissance.
En Corse, cette question prend une résonance particulière. Car l’île porte une mémoire forte des liens entre apparence, dignité, transmission et appartenance collective. La fragilisation des cadres traditionnels, l’isolement psychique croissant et la surexposition numérique créent aujourd’hui de nouvelles vulnérabilités.
Face à cela, il est essentiel de développer une véritable politique de prévention, d’écoute et de prise en charge. Les troubles des conduites alimentaires ne relèvent ni de la frivolité ni de la simple mode. Ils constituent un enjeu majeur de santé publique et révèlent plus largement une crise contemporaine du regard et de l’image.
En ce 2 juin, il ne s’agit pas seulement de mieux soigner. Il s’agit de comprendre ce que ces troubles disent de nous et de réinventer un rapport au corps qui ne soit plus sous emprise des images.
La Corse, forte de sa culture, de ses solidarités et de sa mémoire collective, peut aussi devenir un lieu de réflexion et de résistance face aux modèles uniformisants qui menacent aujourd’hui les subjectivités.
Pour aller plus loin
Vannina Micheli-Rechtman est psychiatre, psychanalyste, philosophe, autrice de Les Nouvelles beautés fatales – les troubles des conduites alimentaires comme pathologies de l’image (Eres) et La Psychanalyse face à ses détracteurs (Flammarion)
L'illustration est une photo réalisée lors d'une visite du très beau musée MAN de Nuoro https://www.museoman.it/
L'illustration est une photo réalisée lors d'une visite du très beau musée MAN de Nuoro https://www.museoman.it/

