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La biodiversité, par-delà nature et culture

Quand on parle de biodiversité, on pense d’abord au sauvage et aux menaces qui planent sur la faune et la flore en voie de disparition Pourtant les espèces domestiques recèlent aussi une biodiversité considérable. Et les animaux et plantes qui nous entourent ont souvent évolué en fonction de nos usages et de nos besoins. Anne Lauvie, chercheuse et agronome à l’INRAE nous rappelle les mécanismes de co-évolution, où comment la biodiversité animale est aussi le fruit de la diversité culturelle qui la soutient. Regard sur les populations animales locales en élevage.



Pieter Bruegel
Pieter Bruegel
Lorsque l’on aborde les enjeux de biodiversité, l’espèce humaine est bien souvent convoquée comme destructrice. Pourtant, depuis les débuts de la domestication, il y a plus de 10000 ans, la coévolution des humains avec les populations animales domestiques a généré une très importante diversité. Cette biodiversité s’observe, par exemple, à travers la diversité des couleurs et des morphologies chez les ruminants d’élevage : une diversité visible, elle-même expression d’une diversité génétique.

Races animales et sélection productiviste

Depuis les débuts de la domestication, de nombreuses populations animales, plus ou moins homogènes, se sont en effet différenciées, dans des environnements socio-écologiques variés. Dans une période plus récente, des collectifs humains se sont organisés autour de ces populations animales, pour les gérer et les sélectionner. C’est la naissance de la notion de race, qui apparaît en Angleterre au moment de la Révolution industrielle, dans une perspective de spécialisation de l’élevage et d’accroissement de la production. Des races sélectionnées pour la production de viande ou de lait cohabitent avec une diversité de populations animales locales. Après la Seconde guerre mondiale, le développement d’outils scientifiques permettant d’augmenter l’efficacité de la sélection, ainsi que la mise en place d’un dispositif organisationnel dédié à la sélection animale, contribuent à ce que certaines races, sur lesquelles s’étaient concentrés les efforts de sélection (que nous appellerons races « sélectionnées » dans la suite), voient leur productivité augmenter considérablement. Elles se substituent alors progressivement aux animaux de populations animales locales, ainsi menacées de disparition. Cela conduit au phénomène que l’on nomme érosion génétique ; la biodiversité domestique décroît.

Conservation des races locales

A partir de la fin des années 1960, la prise de conscience de l’érosion de la biodiversité domestique conduit à la mise en place de programmes de conservation pour les races qui ont les plus petits effectifs. Un des arguments mis en avant pour cette conservation renvoie aux dimensions biologique et génétique de ces populations animales ; elles constituent un « pool de gènes » potentiellement intéressant pour l’avenir et dont la perte serait irréversible. À cette dimension biologique sont associées de multiples autres dimensions ; les populations animales sont le produit d’une histoire, des ressources mobilisables dans des projets individuels et collectifs, mais elles sont également support de connaissances, savoirs et savoir-faire et d’une grande diversité de pratiques d’élevage.
La plupart des populations animales locales, bien que moins productives que les races « sélectionnées », sont réputées rustiques et adaptées aux conditions d’élevage dans les territoires dont elles sont originaires, que l’on nomme berceaux. Cette adaptation à des conditions locales est le fruit d’une coévolution sur le moyen ou long terme. La notion de population localement adaptée rend compte de l’adaptation que peut développer, à moyen terme, une population animale aux conditions d’élevage d’un territoire, même si celui-ci n’est pas son berceau. Ainsi une population peut être localement adaptée sans être nécessairement locale. Certains chercheurs soulignent également que le caractère localement adapté n’est pas uniquement le fait des caractéristiques des races locales et des savoir-faire associés mais que pour être localement adaptée, il importe aussi qu‘une population animale soit localement adoptée par les éleveurs. 

En Corse

En Corse, les populations animales locales des principales espèces d’élevage se sont maintenues et restent très présentes. Elles ont été reconnues comme races à des périodes plus ou moins récentes selon les espèces. Elles sont le support d’une diversité de formes d’élevages et de dynamiques collectives. La brebis corse, par exemple, fait l’objet d’un schéma de sélection, porté par l’organisme de sélection dédié. Ce schéma, mis en place au milieu des années 1980, vise principalement à améliorer la production laitière de la brebis. Si, avant la mise en place de ce schéma, certains éleveurs avaient pu avoir recours à la brebis sarde, aujourd’hui la population de brebis locale est quasiment la seule utilisée sur l’île pour l’élevage ovin laitier. Une partie seulement des éleveurs de brebis corse adhère au schéma de sélection, mais tous les éleveurs, par les pratiques qu’ils mettent en œuvre, participent à la dynamique de la race. En effet, ils choisissent par exemple les femelles qu’ils garderont pour renouveler leur troupeau selon une diversité de critères qui leur est propre (par exemple la production laitière, le comportement à la traite, la couleur de la toison, la conformation des mamelles etc.)
Ainsi, de manière générale, on peut dire que la biodiversité domestique interagit et coévolue avec les humains et leurs milieux d’élevage de façon dynamique. La conservation de la biodiversité domestique est bien un processus dynamique, et il ne s’agit pas de conserver un patrimoine qui serait figé.
Au-delà des pratiques individuelles des éleveurs, les populations animales peuvent être enrôlées dans des projets collectifs, et peuvent également, parfois, comme dans toute dynamique collective, être l’objet de controverses ou de tensions. Cette biodiversité représente une ressource potentielle pour le développement local. Sa valorisation, notamment via la valorisation marchande des produits de l’élevage, est l’un des moteurs du maintien des populations animales locales, voire du développement de leurs effectifs. Dans ces projets de valorisation, ces populations sont souvent mises en relation avec d’autres ressources locales.

Le cas de l’abeille corse

C’est le cas de l’abeille corse, un écotype spécifique associé à la production d’une gamme de miel sous appellation d’origine protégée. Cet écotype a été reconnu après des travaux de caractérisation menés conjointement à des travaux de caractérisation des miels pour l’obtention de l’appellation Miel de Corse-Mele di Corsica. L’usage de l’écotype corse est imposé dans le règlement de l’appellation, ce qui constitue un des motifs du maintien de l’abeille locale. L’abeille et la gamme de miel sont mises en relation avec les associations florales spécifiques sur lesquelles s’appuie la gamme. Les caractéristiques morphométriques de l’abeille participent à expliquer son adaptation au milieu. Elle a notamment une longueur de langue spécifique lui conférant une adaptation au butinage de certaines fleurs. Cependant d’autres dimensions biologiques du milieu, comme les dynamiques de végétations, sont aussi importantes à considérer, car l’adéquation des dynamiques de colonies à celles de la végétation conditionne la production de miel. Au-delà de ces dimensions biologiques, la population d’abeille est aussi le produit d’une histoire et le support de projets humains, et sa gestion est inscrite dans un milieu biologique mais aussi sociotechnique. Les caractéristiques biologiques animales doivent donc être pensées en lien avec les milieux biologiques, mais aussi des systèmes techniques, des projets humains, des formes d’organisation collective, des savoirs et des savoir-faire.
La biodiversité domestique animale est finalement indissociable des questions de relations entre humains, animaux et milieux.


Anne Lauvie est chercheuse à l'INRAE, UMR SELMET.
 

Pour aller plus loin

Audiot, A. 1995. Races d'hier pour l'élevage de demain: INRA Editions.
Battesti M.-J., Goeury C., 1992. Efficacité de l’analyse mélitopalynologique quantitative pour la certification des origines géographique et botanique des miels : le modèle des miels corses, Review of Palaeobotany and Palynology, 75, 1-2, 77-102, http://dx.doi.org/10.1016/0034-6667(92) 90151-6.
Couix, N., C. Gaillard, A. Lauvie, S. Mugnier and E. Verrier 2016. Des races localement adaptées et adoptées, une condition de la durabilité des activités d’élevage, Cahiers d'Agriculture, 25: 650009, http://dx.doi.org/650010.651051/cagri/2016052.
Lauvie, Anne, Jean-Michel Sorba, Antonin Adam, Lahoucine Amzil and Geneviève Michon 2020. La gestion des populations d’abeilles inscrite dans des milieux. L’exemple de l’abeille corse. Nat. Sci. Soc., 28: 35-44.
Perucho, Lola, Jean-Christophe Paoli, Christina Ligda, Charles-Henri Moulin, Ioannis Hadjigeorgiou and Anne Lauvie 2020. Diversity of breeding practices is linked to the use of collective tools for the genetic management of the Corsican sheep breed. Italian Journal of Animal Science, 19: 158-172. doi: 10.1080/1828051X.2020.1713027
Vendredi 29 Octobre 2021
Anne Lauvie


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