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La construction des miels corses : la nature faite culture



En ces temps de crise où les échecs de la Corse et les clichés qui leur sont souvent associés sont décrits avec minutie, Jean-Michel Sorba propose une chronique de la relance des produits identitaires au service d’une contre-histoire restant à écrire. Celle des projets de la Corse, à la maille des acteurs et des territoires, de leur trajectoire, de leur succès et de leurs échecs. Il entend illustrer la possibilité d’un récit sociologique qui explique la force des attachements à la Corse par la combinaison de la technique et des émotions, de la matérialité et du symbole, de la nature et de la culture. L’exemple de la relance de l’apiculture à partir de la définition de ses miels rend compte d’une construction sociohistorique riche d’enseignements qui doit autant à l’innovation technique et organisationnelle qu’à la seule tradition culturelle.



Les Corses ont raison de s’enorgueillir du succès de leurs productions de terroir. Non pas qu’il soit le fait d’une bénédiction de la nature, d’un capital identitaire obtenu par héritage, mais parce qu’il témoigne de la construction de communs issus d’un travail collectif souvent méconnu.
L’article présente la trajectoire de l’apiculture corse à partir de la définition collective de ses miels. Une histoire dont il est difficile d’extraire la part technique, sociale, symbolique, culturelle et affective. Ce travail collectif long et ardu aurait pu ne jamais trouver l’accomplissement que nous lui connaissons : l’établissement d’une gamme de miels reconnue et protégée. Nous reprenons ici les principales composantes du processus de qualification des miels réalisés au cours du cheminement complexe qui a conduit à l’obtention de l’AOP Mele di Corsica. Un processus qui a engendré des apprentissages individuels et collectifs mettant en œuvre des registres d’action, des savoir-faire, une connaissance du vivant et des milieux. L’analyse rend compte également des dispositifs qui ont permis de constituer des prises pratiques et cognitives nécessaires à la formation de la valeur des miels et à leur jugement.
 

L’émergence d’un nouveau regard sur le passé

Le Tâqwim al‑Sihha, XI° siècle
Le Tâqwim al‑Sihha, XI° siècle
Janine Renucci décrit en 1961 le paysage agricole de la Corse dans des termes teintés, il faut bien le dire, de misérabilisme. « Au voyageur qui, de Nice à Bastia, aborde en Corse après avoir quitté les rivages humanisés du Golfe de Gênes, l’île apparait comme une terre en friche. L’étendue inculte est la note dominante des paysages... Parce que la Corse est pauvre en hommes, en capitaux, en ressource, tiers-monde en marge de l’Europe vers lequel commencent à se porter les sollicitudes continentales ». Il est vrai qu’à l’exception de la production de lait de brebis destiné à la fabrication de fromages expédiés dans les caves de Roquefort, l’agriculture corse est invisible au regard des politiques, des catégories, des modèles et des statistiques nationales agricoles. Le tableau de Renucci est sombre et ignore ce que cette terre recelait dans ces années-là de richesses humaines et de savoirs qui ont permis d’alimenter une population de 160 00 personnes majoritairement villageoise. Il est aussi vrai que très peu d’entreprises de transformation étaient en mesure de soutenir dans l’intérieur une activité agropastorale largement livrée à elle-même.
Le rebond des années 1970 va révéler des ressources, notamment des savoir-faire, bien vivantes mais engoncées dans la domesticité villageoise faute d’une valorisation et d’un enseignement adéquat. Sur le terreau du Riacquistu, la redécouverte des activités artisanales et agropastorales dynamise la relance de nombreux produits et avec eux la reconnaissance de métiers, leur professionnalisation et finalement la production de richesses.

Les récits des apiculteurs qui ont connu la mobilisation d’alors, a leva di u Settanta, témoignent de l’apiculture de l’époque. L’apiculture corse traditionnelle présente des similitudes avec d’autres apicultures méditerranéennes notamment marocaine (Voir Adam et al.) : des rares ruches faites en tronc de châtaignier, fixes et de forme horizontale, une apiculture intégrée aux autres activités villageoises, une cueillette d’essaims sauvages, une à deux récoltes par an, une activité domestique insérée dans des réseaux sociaux plus vastes…

Persistante jusque dans les années 1950, cette apiculture va connaitre au début des années 1970 une transformation radicale, matérialisée par l’adoption progressive de modèles de ruches carrés de type Langstroth. À cette époque, des jeunes se lancent dans l'activité dans une logique de rupture avec leurs aînés. L'engouement et les bras sont là, mais les promoteurs de la relance ont bien conscience que la rupture avec les anciennes manières de produire est technique et qu’il faut se structurer et se former auprès des meilleures compétences. Le creuset technique et culturel de la relance sera le Centre de Promotion Sociale. Installé à Corti, le C.P.S., issu de "L'association de promotion de l’artisanat des villages" voit son projet étendu aux métiers de l’agriculture. L’objectif est de promouvoir une apiculture qui remplisse des fonctions économiques (vivre au village), sociales (recréer du lien) et spatiales (valoriser les espaces villageois).
 

Des miels au « goût du maquis » : vers la construction d’une origine corse

Dans les années 1960, l’apiculture corse n’a pas d’existence économique au sens de la comptabilité agricole. La production se résume essentiellement à une activité villageoise de type basse-cour. Faute d’une organisation suffisante, les ruchers des rares professionnels sont régulièrement frappés par des maladies et les apiculteurs fragilisés par une mévente structurelle des miels. Le groupe de jeunes apiculteurs formés pour la plupart au C.P.S. relance l’activité en fondant l’identité du miel corse sur la valorisation de la variété de la flore mellifère spontanée de l’île.
Il s’agit de différencier les miels corses de la famille des miels dits « toutes fleurs », générique et a-territoriale, d’une part, et des miels monofloraux obtenus à partir de plantes cultivées d’autre part. Le parcours de qualification se traduit en 1993 par l’obtention d’une Appellation d’Origine Contrôlée. Dans leur dossier de demande déposé à l'INAO (Institut National des Appellations d'Origine), les apiculteurs font valoir la forte antériorité de l’activité apicole dans l’île, la faible présence d’industries polluantes, les qualités d’adaptation de l’abeille locale, et surtout, la diversité de la flore, son endémisme et une végétation étagée qui rendent possibles plusieurs récoltes par an.

Il s’agit d’un véritable renversement de la perception des miels dans l’île : jusqu’ici la variabilité générée par la biodiversité florale, loin de constituer un atout, affaiblissait au contraire l’identification des miels corses et par voie de conséquence leur identité. Le syndicat de défense du produit va transformer, à l’issue d’un long travail d’objectivation des ressources mellifères et des miels, une variabilité naturelle en un levier de spécification et de valorisation marchande, un fait de nature en valeur socioculturelle.
 

Mettre de l’ordre dans le maquis des miels

Comme l’indique à cette époque un des acteurs de la relance, « nos miels sont aussi variés que la nature le permet : clairs et foncés, liquides et cristallisés, doux et amers ». Afin d’identifier l’étendue de la variété de leur production, les apiculteurs décident d’organiser une dégustation avec des spécialistes de l’évaluation sensorielle. Cette dégustation se révèle décisive. Les apiculteurs constatent en effet que le classement en usage, bâti sur des critères visuels et gustatifs – l’amer, le sombre et le cristallisé –, est insuffisant pour rendre compte de la richesse de leurs miels et qu’il n’identifie pas l’origine corse. L’apiculture s’appuie alors sur l’évaluation de miels issus d’une seule récolte annuelle estivale qui mélange plusieurs miellées. Certains miels saisonniers ne sont pas valorisés par les usages locaux : le miel d’arbousier, pourtant très apprécié en Sardaigne, est jugé trop amer par les clientèles corses et continentales (1).
Face aux contingences du maquis et à la richesse de son expression, les apiculteurs vont construire un ordre dans le « maquis des miels » pour les rendre identifiables sur les marchés. Mais comment traduire et réarranger la diversité des produits en fonction de la biodiversité du milieu ? Comment fournir une formalisation objectivée qui rende possible l’évaluation de chaque miel ?
 
(1) Dès l’Antiquité, les miels corses étaient réputés mauvais ou bons selon que les peuples appréciaient ou non l’amertume... de l’arbousier présent en mélange avec les miels des autres fleurs.
 

La trace du maquis dans les miels : une signature par les pollens

Le procédé de traçage va reposer sur la connaissance fine des relations abeille-végétation que permet l’analyse du grain de pollen, véritable carte d’identité de l’espèce végétale. Un premier travail consiste à produire une importante base de données pollinique à partir de plusieurs séries d’échantillons de miels provenant de toute l’île. Sur cette base, la biologiste Marie-Josée Battesti associée au travail du syndicat va élaborer des spectres polliniques typiques en mobilisant des marqueurs de la végétation naturelle que sont les espèces endémiques et subendémiques ainsi que les espèces rares ou fréquentes en Corse (Battesti, 2010). C’est ainsi que les apiculteurs obtiennent une objectivation de l’origine botanique et géographique des miels et une signature infalsifiable du terroir corse.

Avec la melissopalynologie, une étape déterminante est franchie. La notion de « miels d’association à dominante » permet de classer la diversité des miels, sans l’appauvrir, au moyen de taxons caractéristiques autour d’une espèce dominante. Le passage entre la richesse botanique du maquis et une variété de miels partageant la même origine est trouvé sans avoir recours aux dénominations « toutes fleurs » ou de « miel monofloral ». Ainsi, le miel de châtaigneraie n’est pas uniquement un miel de châtaignier, il incorpore d’autres espèces présentes dans le maquis environnant (clématite, ronce, etc.).
 

La construction d’une gamme variétale des miels

L’incorporation de la flore mellifère dans la qualification des miels constitue ainsi une traduction du milieu et de l’origine dans l’ordre marchand. En effet, la classification par association floristique issue de l’analyse pollinique est à la base de la construction d’une gamme variétale qui distingue six miels dont quatre sont directement reliés aux différentes floraisons du maquis (Maquis de printemps, d’été, d’automne, miellat du maquis).

Mais la typicité de l’origine corse des miels ne pouvait se satisfaire d’une description botanique aussi savante soit-elle. Un retour vers l’aliment va être opéré par la mise en œuvre d’un nouveau programme de définition sensorielle des miels, destiné cette fois-ci à relier la variété des saveurs et des couleurs à la succession des miellées définie dans la gamme. Chaque miel fait l’objet d’une présentation précise, stabilisée et interprétable qui associe une dénomination, une liste d’espèces florales et des descripteurs sensoriels. Quatre des six miels de la gamme comportent le terme maquis dans leur dénomination officielle. Le maquis est utilisé comme une matrice commune aux associations florales saisonnières qui définissent la gamme des miels.
 

L’abeille corse : l’autre point d’appui de la dynamique de construction des miels corses

Si le maquis est donc une entité vivante décisive de la démarche A.O.P., une autre entité vivante y tient également une place centrale. Les apiculteurs corses font le choix d’inscrire l’abeille corse dans le décret du 39 janvier 1998 de l’A.O.P. L’écotype associe la population animale au milieu en soulignant son adaptation issue d’une coévolution entre l’abeille et la végétation insulaire (Battesti, 2010). Le travail de caractérisation morphométrique met en évidence ce lien entre les caractéristiques spécifiques de l’abeille et la flore qu’elle butine (longueur de langue en lien avec l’aptitude à butiner certaines fleurs).
 

Qualification des produits et valorisation des milieux

Que peut-on attendre des effets de la qualification des produits sur la valorisation de milieux? Dans le cas de l’apiculture corse, le travail d’objectivation s’appuie sur les relations entre des associations florales et des miels. Plutôt qu’une qualification des qualités environnementales du maquis lui-même, l’effet à attendre de la qualification du produit est la reconnaissance d’une valeur accordée au maquis en tant que formation végétale productive : une flore, à la fois matrice et, via le pollen, empreinte, qui offre des prises sur le milieu pour une valorisation effective.

Aussi, c’est bien à l’émergence d’une nouvelle valeur des maquis que nous assistons. Un processus de formation qui combine des formes d’évaluation immédiates (dégustations des miels), des dispositifs de jugement (commission produit), des expériences individuelles et collectives, des désirs et des projets (relance d’une activité en déshérence). En fournissant des prises concrètes au jugement, les prises écouménales dont parle Augustin Berque, sur le milieu pour rendre possible l’existence du maquis en tant qu’entité matérielle et de gestion : il s’agit notamment des processus de reconnaissance administrative de la ressource et des systèmes techniques qui l’ont façonnée.
L’enjeu est aujourd’hui d’accompagner de façon active une coévolution des milieux qui constituent le maquis, en considérant ce dernier comme un écosystème à habitats multiples humains et non humains, et par là redevable d’une évaluation multiple.
 
Comme nous l’avons vu, le processus de qualification des miels conduit à une reconnaissance dont la portée dépasse le milieu végétal. Les dispositifs de qualification ont servi de levier à la reconnaissance d’un collectif, d’un métier et de savoir-faire. Ces derniers, à la fois naturalistes et productifs, confortent une activité à l’interface du maquis et du marché.
Les clés de ce qu’il convient d’appeler une réussite sont à rechercher dans ce long et lourd travail d’objectivation réalisé par un réseau complexe de solidarités, de techniques d’objectivation et de pratiques productives et marchandes. À l’issue de la certification, le maquis obtient indirectement, par la qualification des miels, une existence juridique et marchande.
 
L’organisation collective des apiculteurs corses induite par la définition des miels, constitue un exemple qui inspire d'autres apicultures en France et au-delà. L’AOP Mele di Corsica est demeurée longtemps la seule certification de miel en France, pays de naissance des appellations d’origine. D’autres produits issus de l’agriculture paysanne ont connu un succès équivalent selon d’autres trajectoires, toujours singulières (vins, huile d’olive, farine de châtaigne, noisettes, charcuterie, fromages fermiers et laitiers, etc.). L'aventure de l'apiculture corse et de ses miels n'est pas finie. D'autres travaux sont en cours pour ajouter d'autres valeurs aux miels, notamment dans le cadre de travaux de recherche en apithérapie conduits à l'Université de Corse.
Au final, ce qui peut être perçu comme de modestes aventures humaines au regard des indicateurs économiques conventionnels (part de PIB, emploi, technologie embarquée, etc.) contribue à redonner une matérialité aux affaires de la Corse, matérialité qui s’oppose aux spéculations identitaires souvent vides de contenu pratique tout autant qu'aux clichés servant un emballement émotionnel si préjudiciable à son avenir.
 

Repères bibliographiques

Adam, Antonin, et al. « L’apiculture, entre naturalisme et productivisme ? Les enseignements des cas corse et marocain », Études rurales, vol. 206, n°2, 2020, pp. 48-67.
Battesti, Marie-Josée, 2010, « Productions mellifères et productions scientifiques : des atouts pour un développement économique et environnemental durable », Séminaire Qualité et Qualification : Terroir et diversité, FRES CNRS 3041, 26 mars 2010, Université de Corse.
Battesti Marie-Josée, Claude Goeury, 1992, « Efficacité de l'analyse mélitopalynologique quantitative pour la certification des origines géographique et botanique des miels: le modèle des miels corses », december 1992, Review of Palaeobotany and Palynology, 75(1-2): 77-102.
Berque, Augustin, 2014, La mésologie. Pourquoi et pour quoi faire ?, Paris, Presses Universitaires de Paris Ouest.
Renucci, Jeanine, 1961, « Tentatives de Mise en Valeur agricole en Corse », Revue de Géographie de Lyon, Année 1961, 36-2, pp. 139-153.

 
Lundi 28 Mars 2022
Jean-Michel Sorba


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