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La formule de conviction (Efficacité de la langue)



Parce qu'il est ethnologue, Paul Dalmas-Alfonsi sait écouter. Même ceux qui se taisent souvent. Dans leur langue rare, il entend ce que l'on doit savoir pour continuer à comprendre, le monde à travers notre culture. Ce texte puisé au creux des témoignages nous offre ce commun, aussi discret que précieux.



tiré de l'ouvrage de botanique de Josepho Banks, Bibliothèque Prelà
tiré de l'ouvrage de botanique de Josepho Banks, Bibliothèque Prelà
Il n’en parlait presque jamais mais si Stèfanu Leandri était bien convaincu d’une chose, c’était que : « E piante di a natura sò quelle di l’orti chì si ne sò scappate [1] ». Un jour, elles ont choisi la fuite et elles ont conquis tout le large.
           
Il avait cette théorie. Les plantes s’étaient échappées. Il ne le disait pas souvent, parce qu’il savait, pour l’essentiel, qu’on ne saurait être d’accord. Que tout au plus on l’écouterait, l’air gêné, ne sachant trop quoi rétorquer de façon très argumentée – mais pensant bien qu’il se trompait, qu’il avait peu suivi l’école ou pas appris sérieusement, ou bien qu’il n’avait pas compris.
Et pourtant, s’il le formulait, son propos était clair, précis. Avisé dans ses certitudes, Stèfanu connaissait très bien la nature, avait pu longtemps l’observer, toute son enfance et après, avec des hommes et femmes d’âge qui étaient toujours vigilants, formés à l’attention par d’autres dignes de confiance toujours très attentifs eux-mêmes, etc. [2] : un effet de mise en abyme essentiel à la transmission dans sa garantie de sérieux.

Mes questions flottaient entre nous et c’est pourquoi il m’a parlé. Juste en passant, mais très sérieux : d’un ton égal, tellement égal qu’il vous éveillait l’attention ; de sa voix retenue, posée, avec des "r" roulés très doux qui pouvaient inspirer confiance.
Une fois sorti du statut de collaborateur au service des hommes, le monde végétal s’est montré très actif : il a su déployer d’infinies variétés, aux formes simples (épines...) ou contournées (fleurs et feuilles polylobées...), aux poussées très impressionnantes (en extension, nombre ou hauteur, en résistance). Cela peut troubler, étourdir. On s’y perd ? C’est l’effet de la liberté et de son souffle sur les plantes.
Des modèles ténus peuvent avoir acquis des odeurs très puissantes et des goûts très marqués (on apprécie les menthes, en Corse), davantage de vie et de pugnacité. Des éléments transfuges sont devenus des arbres et, parfois, plus curieux encore : tels les palmiers qu’on voit en ville, ici même, face à la mer : « J’ai suivi que ce sont des herbes, pas des arbres. Ils se défendent. Ils sont géants. Un des jardiniers me l’a dit, ici, à Bastia. Je le crois. »
 
On peut s’étonner du maquis, broussailleux, dense et parfumé. Myrtes, arbousiers, bruyères, asphodèles et lentisques…           
Au-delà des jardins chétifs, avec leurs parcelles au cordeau qui ne survivent que grâce à l’eau que l’on veut bien leur octroyer, avec beaucoup de savoir-faire. Tout se passe comme si, une fois franchis les murets, s’étaient ranimées « dans les terres désertes infertiles les germes morts des plantes. [3] »

Confirmation, pour tous ces lieux par des regardeurs intrigués :
« Que ce soit sous les palmiers ou sous les frênes, on retrouve la même broussaille piquante qui hérisse la moindre parcelle de terrain et qui se glisse autour du moindre caillou, en prohibant aux voyageurs de se reposer et de s’étendre. [4] »
« L’habitat humain en Corse est un élément perdu dans l’impressionnante, l’énorme orographie. C’est là le paysage de l’impunité, de la solitude, le maquis parfait, très secret, très ombreux. [5] »
 

[1] I.e. « Les plantes de la nature sont celles des jardins qui se sont échappées. » 
[2] Novalis : « Dans les temps anciens, la nature a dû être plus vivante, plus pleine de sens qu’aujourd’hui. » Extrait de : Maximes et pensées (choix & traduction de l’allemand de Pierre Garnier), Paris, André Silvaire, 1989, p. 97.
[3] Novalis, op. cit., p. 98.
[4] Aleramo (Sibilla), Joies d’occasion, Paris, Nouvelles éditions latines, 1933 (trad. de l’italien par Yvonne Lenoir), p. 35 (extrait du texte : « La Corse porte un manteau âpre »).
[5] « L’hàbitat humà a Còrsega és un element perdut en la impressionant, enorme orografia. Es el paisatge de la impunitat, de la solitud, la macchia perfecta, recòndita, ombradissa. » Pla (Josep), Obra completa. Volum XV. Les Illes. Barcelona, Destino, 1970, (la section intitulée « Còrsega, l’illa dels castanyers »).
 

Un autre rapport au savoir

Sans en passer par les auteurs, Stèfanu a bien médité. Il s’agit d’une pensée forte, le vieux savoir d’un vieux savoir, révélé de façon furtive. Du langage peu ordinaire : du très présent et concerné ; il convient d’être là, pour l’entrapercevoir. À propos secret, grande cause. Pour ma part, j’aime à le penser.
Un croisement de conditions fait évènement en paroles, pour un fragment de conviction, un tesson de réalité. Étiologie et fondation ? Les plantes sont ensauvagées (comme les mouflons des hauteurs), échappées à la vigilance de qui ne les méritait pas. Mais pour saisir un tel axiome, il faut y être disposé, y compris avoir bataillé pour accepter ses impressions [1] .
 
E piante di a natura sò quelle di l’orti chì si ne sò scappate… Pour tout mieux garder en mémoire, cristalliser des sensations, la phrase courte : un talisman, une devise où se résume un pan de la vision du monde. Ces propos concentrés peuvent être énoncés sur le même ton que le reste (comprend qui peut, à les entendre). Et, pourtant, ils sont différents. Ils sont même fondamentaux. C’est qu’en eux, rien ne peut manquer, polis qu’ils sont par leur emploi.
Dans les flux et reflux des avis qui bifurquent, une vérité d’expérience (en accord avec les usages) arrive formulée sur le ton qui convient et avec acuité. Le calme du propos de qui transmet importe. Stèfanu Leandri [2], donc. Et comme nous étions capables ensemble, sans le moindre malaise, de grandes heures sans un mot – un jour de ces silences, il a voulu parler, baissant un peu la garde.
Savoir attendre. Lever le pied. Éviter de perdre ses forces dans des bavardages incessants... « Tout savoir authentique doit nous être donné. (Actif travail préparatoire et rehaussement de la paresse).[3] »
Une paresse rehaussée ? Dans mon cas, rien d’aussi flatteur. Toutefois, je suis reparti avec une connaissance que j’exprime à mon tour, et que l’on peut donc lire.
Mais attention à qui déchiffre : toujours être attentif au poids des conséquences. C’est qu’un tel bloc de mots (condensé ; agissant) repris sans trop y réfléchir, peut bien finir par s’éventer. Il peut finir par se gâter dans un art des jardins redevenu banal – pour n’avoir à traiter que de plantes empêchées.
 
 
[1] Car « du monde, nous cherchons le plan – ce plan, c’est nous qui le sommes. » − Novalis, Fragments logologiques  (1798) in Fragments (choisis et trad. de l’allemand par Armel Guerne). Paris, Aubier-Montaigne, 1973, p. 55.
[2] Stèfanu Leandri (San Gavinu d’Ampugnani – 1931 / Bastia – 1989) et son épouse (Félicité Torre – Carpinetu –1923 / Bastia – 2005) formaient un couple de ma parenté avec lequel j’entretenais de vraies relations d’amitié. Au village (U Poghju di San Gavinu, en Ampugnani), leur maison était toute proche de la nôtre. Les circonstances évoquées ici remontent à un hiver du début des années 1980, à Bastia. Une période de vents déchaînés qui nous tenait bien calfeutrés dans leur grand appartement un peu sombre, à quelques pas du Nouveau Port.
[3] Novalis, op. cit., p. 181.

 
Samedi 25 Février 2023
Paul Dalmas-Alfonsi


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