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La mer/u mare : la dualité de genre est-elle sans conséquences ?




S'interroger sur le langage, c'est se demander s'il est un simple outil de communication ou la condition même de notre pensée. Au sortir de l'été, Sampiero Sanguinetti laisse aller sa pensée, au carrefour de différentes langues et de différentes représentations : la mer en français, u mare in corsu è in parechje lingue latine... Quelles conséquences peuvent bien avoir cette dualité de genre et les représentations qu'elle induit ?



Victor Surbek
Victor Surbek
Le genre que nous attribuons aux éléments ou aux objets a-t-il un sens ? Modifie-t-il le rapport que nous entretenons avec ces éléments ou objets ou est-il le fruit d’une simple série de hasards ? La fleur, la couleur, la douleur, la chaleur, par exemple, ont été féminisés en français et masculinisés en italien.
Le corse correspond généralement à ce que révèle l’italien. Les langues italiennes et le corse ont évolué à partir du latin. Par la suite, la richesse culturelle du toscan a eu une influence décisive sur les autres langues italiennes et sur le corse. Dante, Pétrarque ou Boccace ont laissé des traces profondes dans la manière de penser ou de s’exprimer des insulaires que nous sommes.
 
La mer est évidemment un élément majeur pour les insulaires. Pourquoi « la mer » est-elle devenue un élément féminin pour les français, « il mare » et « u mare » un élément masculin pour les italiens et pour les Corses ?
Mon attention avait été attirée sur cette question lorsque je travaillais pour un programme italo-français de télévision intitulé Mediterraneo. Des journalistes en France m’avaient proposé un reportage sur l’œuvre sculptée de Aristide Maillol intitulée « La Méditerranée ». Il s’agissait évidemment d’une femme et je me suis alors posé la question de savoir si cette référence féminine était compréhensible pour les Italiens.

La mer, il mare, u mare

Aristide Maillol, la Méditerranée
Aristide Maillol, la Méditerranée
À l’origine, en latin, la mer n’était pas « genrée ». Le mot « mare » était neutre. Ce sont des habitudes de langage liées à l’évolution des langues et des « parlers » qui ont conduit les italiens dans toutes les langues de la péninsule, à masculiniser le mot alors que les français le féminisaient. Les linguistes parlent du genre grammatical qui conduirait dans les différentes langues à structurer le vocabulaire autour de différentiations apparemment flagrantes : le commun et le neutre, le féminin et le masculin, l’animé et l’inanimé, l’humain et le non humain…
Les langues romanes en évoluant ont fait disparaitre le neutre. Dès lors, le genre féminin aurait été associé à l’idée de faiblesse ou de fragilité et le genre masculin aurait été associé à l’idée de force et de pouvoir ? Cela ne résiste pas nécessairement à l’analyse, car comment la mer pour les français aurait-elle été associée par eux à la faiblesse et à la fragilité, quand les Italiens et les Corses l’auraient associé à la force et au pouvoir ?
 
Le choix des Français de féminiser la mer est d’autant plus intéressant que ce faisant cette mer du point de vue auditif dans la langue française se confond alors avec la mère, la maman, en accentuant encore le rapport de l’une avec l’autre.
Ce rapport toutefois ne s’applique qu’aux mers de dimensions raisonnables comme la mer Méditerranée, la mer Baltique, la mer Noire, la mer Rouge, la mer Caspienne, la mer de Chine… Les étendues plus vastes, plus inquiétantes, plus mystérieuses de la mer deviennent des Océans de genre masculin : océan Atlantique, océan Pacifique, océan Indien, océan Arctique…

Poséidon, Neptune et Amphitrite

Dans l’Antiquité, chez les Grecs, le dieu de la mer était Poséidon. Précisons bien que Poséidon n’était pas la mer mais simplement le dieu de la mer et une incarnation de la force brute de la nature. Il était aussi à ce titre le dieu des séismes et des chevaux. Il était représenté comme un homme d’âge mur, portant la barbe, le torse nu et tenant à la main un trident.
Il était marié à Amphitrite qui était, elle aussi, une déesse de la mer. La masculinité et la féminité étaient donc unis chez les grecs pour symboliser la mer. Cette forme de représentation sera aussi celle des romains. À Rome, Poséidon devient Neptune qui reste marié à Amphitrite.  
 
S’il est difficile de dire comment et pourquoi la France a féminisé « la mer » et pourquoi l’Italie a masculinisé « il mare », une question dérivée se pose. Est-ce que le genre attribué à cet élément important de nos existences aurait modifié notre manière d’aborder les genres et de voir « il Mediterraneo » ou « la Méditerranée » ?
Les Grecs et les Romains avaient sans doute raison : la masculinité et la féminité se marient pour donner une idée de ce qu’est « la mer » ou de ce qu’est « il mare ». Ces appellations de genre changent moins la vision pour nous de ce qu’est l’élément que la vision de ce que sont pour nous la masculinité et la féminité.

Le grand sculpteur Aristide Maillol a réalisé une œuvre qu’il a, après quelques hésitations, intitulé : la Méditerranée. Il s’agit de la représentation d’une femme nue, dotée d’un corps fortement charpenté, assis, en position pensive. Cette œuvre est considérée comme emblématique et plusieurs versions en bronze sont visibles dans des lieux publics. Une version de la Méditerranée a été installée à Perpignan près de l’hôtel de ville, une autre dans les jardins des Tuileries à Paris, une troisième est posée sur la tombe du sculpteur à Banyuls.
En raison de son talent, doit-on considérer que Maillol aurait désormais imposé au monde, comme une évidence, la féminité flagrante de la mer Méditerranée ? Rien de moins sûre. Il Mediterraneo reste pour les Italiens (et u Mediterraniu pour les Corses), un élément possiblement masculin.
 
Cela doit nous conduire à réfléchir à l’influence qu’exerce notre subjectivité sur notre vision du monde. Sur le site de Wikipedia, l’auteur d’un article au sujet de l’œuvre de Maillol écrit : « La sculpture s'appelle La Méditerranée parce qu'elle représente l'essence culturelle de cette mer avec une femme aux formes rondes, puissante et sensuelle à la fois. Maillol a inondé ses œuvres de "méditerranéisme", notamment en présentant des corps aux volumes pleins ».
 
Dans un article consacré par un critique d’art italien à l’œuvre de Maillol, l’auteur s’en sortait grâce à une pirouette. Il inventait le féminin italien de Mediterraneo. Il semble dire :  il Mediterraneo avrebbe il dirito di avere una sorella o forze di essersi sposato con una donna che si chiamerebbe dunque Mediterranea. Les mœurs évoluant, il est admis partout désormais de féminiser les mots. Il n’en reste pas moins vrai que dans le langage courant, « il mare » reste « il mare ».
 
Lorsque nous observons l’œuvre d’Aristide Maillol, la Méditerranée, nous pourrions nous dire que l’artiste était secrètement conscient de ce dilemme.  Sa Méditerranée est une femme, belle mais forte, charpentée, dont on devine la puissance et la « sagesse » dans la méditation. Maillol aurait donc cherché à mêler certains stéréotypes de la féminité et de la masculinité ? Disons que les stéréotypes restent des stéréotypes et que l’intuition d’un artiste ne suffit surement pas à faire oublier ces raccourcis caricaturaux.

Les Corses et la double culture

Les Corses, en fait, sont de nos jours à la charnière de ce questionnement. Pour la simple raison qu’ils parlent les deux langues et sont donc capables de passer apparemment sans problème de « u mare » à « la mer ».
Du masculin au féminin. Un Corse peut dire sans problème : « u mare hè bellu oghje » à « la mer est belle aujourd’hui ». Il aurait ainsi intégré que le masculin/féminin ne changerait rien à sa vision du monde et à son positionnement en société ?
 
Le conditionnel s’impose pourtant et le point d’interrogation est nécessaire. Car la société corse n’en est pas moins influencée par les stéréotypes du machisme. La puissance et l’omniprésence de « la mer/u mare » et du « féminin/masculin » n’ont pas empêché les hommes d’imposer les formes de prééminence du masculin sur le féminin.
À moins que parlant tour à tour une langue et l'autre, les Corses aient acquis la capacité de passer d’une réalité à une autre avec plus de facilité ? À moins encore qu’une même phrase dite en français ou dite en corse n’ait pas exactement le même sens ? Cela se pourrait et le risque d’effets secondaires resterait indéterminé. !


 
Lundi 31 Août 2026
Sampiero Sanguinetti


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