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Le corps de l'île, vu par José Gil


Au début des années 1980, le philosophe portugais José Gil découvrait la Corse et allait en faire son terrain. L'ouvrage qu'il lui consacre, La Corse entre la liberté et la terreur (éditions de la Différence, 1984), fera date et offre aux jeunes sciences sociales insulaires une précieuse analyse de la dynamique des systèmes politiques corses et de leur soubassement anthropologique. Parmi les clefs de compréhension de la culture corse, il évoque la puissance du corps de l'île. Un concept qui garde une telle pertinence qu'il nous a paru indispensable d'en reproduire ici les meilleures pages.



Christelle Geronimi
Christelle Geronimi
Le Corse tire son énergie de ce corps. Il constitue une immense machine de condensation, de production et de transformation de forces. Et entre le corps individuel et le corps de l’île, des liens se tissent dès la naissance, les uns imperceptibles, d’autres plus visibles dont le Corse est conscient.
 

Les formes

Il y a d’abord les formes : la Corse toute entière apparaît comme un vaste paysage sculpté. Ce ne sont pas seulement des rochers dont parlent les légendes de pétrification : le Capu Tafunatu, avec son trou ouvert par le marteau lancé par le Diable furieux contre Saint Martin ; ou ces pierres blanches près d’un village perdu de la Cinarca qui témoignent de ce qu’est arrivé à Agnès qui rêvassait en essorant la lessive, pétrifiée par la malédiction de sa mère. Chaque montagne abrite d’innombrables légendes qui racontent l’origine des formes. Mais il y a aussi d’autres sortes de formes qui n’ont pas d’histoire, mais qui ont un sens : dans l’amoncellement des rochers de Piana, les fameuses calanche, la matière tantôt prend le contour exact d’un chien, tantôt n’esquisse qu’une forme naissante. Toute la surface de l’île est couverte de dessins, de figures de contours que les formations géologiques mettent à nu, et que l’orographie multiplie par mille. On sent comme un immense travail de la Terre à ses origines écrivaient les voyageurs. Plus qu’un travail, il se dégage de la profusion des formes, de l’assemblage des blocs de pierre, de leurs connexions, de l’espace qu’ils façonnent, la violence d’une vie purement matérielle dont le corps des hommes ne constitue qu’un relais. Car ces formes sont en connivence avec le corps. Il ne s’agit pas à vrai dire d’un paysage ; ou l’idée de paysage ne surgit que lorsque toutes ces liaisons énergétiques immédiates se rompent, et l’on se met à regarder de loin l’espace, comme un monde à distance.
Dans le village, au sommet de la montagne et entouré d’autres cimes, il n’y a pas de coupure radicale entre l’univers humain et l’univers physique. On ne se réfère pas ici à la division entre culture et nature, mais à un rapport entre deux types d’espace : celui du village et celui des montagnes qui l’environnent. Celles-ci recèlent des points de marquage : tel rocher, telle pierre ont un nom et une histoire. Ils font surtout partie d’une géographie : ils sont situés là, au bord du sentier, au nord des maisons, sur le chemin du troupeau. Tout point est parfaitement situé. Géographie qui est aussi une topologie magique –l’ensemble des lieux vibrent de forces, de puissances qui se dégagent d’endroits privilégiés, ponts, ruisseaux, précipices, grottes. Telle limite entre deux villages est indiquée par un pont génois, mais le pont ne vaut que comme signe : c’est l’air qui change, diront les habitants de l’un des villages, c’est quelque chose que l’on ressent immédiatement et qui trace la frontière. Et de décrire les traits de caractère qui les distinguent de leurs voisins. L’air qui change : la perception du domaine d’appartenance se fait à partir d’une identité de l’espace et du corps, lequel d’emblée reconnaît « dans l’air » la différence des lieux.
Les formes de l’espace entrent en connivence avec les corps. Cela fait que le paysage appartient au village, l’habite de l’intérieur, s’ouvre au déploiement de l’action et des rythmes des hommes, et le village fait bloc avec le paysage, se pétrifie, devient pierre parmi les pierres.
 

La verticalité

Il faut voir la Corse selon la verticalité. Rien – sauf la Plaine Orientale qui vit en exil des montagnes – n’y échappe, elle vous aspire dès que vous sortez du littoral : en quelques minutes vous vous trouvez à cinq cents, six cents mètres d’altitude. Les villages édifiés sur les cimes à cause des guerres s’étirent en général de haut en bas, avec, parfois, des divisions en quartier bien distincts selon les paliers ; les zones d’agriculture, d’arboriculture et de pâturage se disposent aussi selon l’altitude ; la transhumance de montagne – ou celle des villages sur les flancs qui bordent la mer, dont les habitants descendaient l’été vers la plage – se fait du haut vers le bas, et inversement selon les saisons. Dans le village même, l’espace est traversé par la verticalité, épousant les pentes, ne laissant que de rares aires libres, à l’horizontale –parfois une seule surface plate, la place de l’église. L’étranger habitué aux plaines, qui se retrouve pour la première fois dans un de ces villages corses est presque pris de vertige : il faut toujours monter et descendre, les maisons côtoient les précipices, on dirait qu’il n’y a pas d’endroit où il puisse jamais se reposer. Il ne peut faire plus de cinquante mètres à l’horizontale, il a l’impression qu’il se trouve toujours perché quelque part. Et il se demande comment font les Corses.
Petit à petit, il apprend à faire comme eux. Il ne ressentira plus la verticalité comme une sorte de claustrophobie. Il s’assoiera sur le seuil de la porte qui donne sur la piazza exiguë, où convergent les rues qui montent, et il se tiendra aussi stablement, avec l’espace de son corps aussi ferme que s’il se trouvait sur une plaine. Il a réussi la transformation d’espaces que tout Corse a réalisé depuis toujours.

Il y a donc une métamorphose de la verticalité en quelque chose qui est de l’ordre de l’horizontal, ou de ce que procure l’horizontalité. Jeu d’espace qui implique une plasticité extraordinaire de l’espace du corps. Car l’enchevêtrement des montagnes, des pentes, la multiplication des points de vue s’ajoutent à la qualité des espaces, leur profondeur, leur lumière, rugosité, porosité ; leur nature végétale ou minérale, leurs distances, leur vitesse : espaces glissants ou massifs, ténus ou épais. Dans cette profusion de la diversité – on dit d’habitude qu’en Corse, de dix en dix kilomètres le paysage change complètement ; il faudrait dire de dix en dix mètres, au détour du chemin, l’espace peut chavirer , et le Corse se meut avec aisance. Il est né dans ce faisceau d’espaces, il a appris à y habiter, à les traverser, à passer entre leurs interstices, à se repérer dans leur changement. Ce qui lui donne une mobilité intérieure extraordinaire, et une capacité d’endurance ainsi qu’une agilité dont témoignent ses dons connus pour l’art de la guérilla.
 

Habiter son corps comme on habite l'île

Mais peut-être son corps recèle-t-il une autre sorte d’art : car, pour maîtriser leur espace, les Corses ont dû épouser ses formes et les comprendre dans leur propre espace du corps ; et pour y habiter, ils ont eu à établir une communication subtile avec tous ces espaces hétérogènes, à savoir comment les utiliser, comment les écouter, comment accueillir leurs rythmes. Il a fallu acquérir une maîtrise dans l’art de moduler ses propres énergies, d’en recevoir du corps de l’île, d’en dépenser en dépliant l’espace et les formes de leur corps. Il y a là quelque chose qui tient du métier de sculpteur, d’un sculpteur qui ne façonnerait pas des pierres mais l’espace même. Fallait-il donc qu’en plus les Corses fabriquent des formes quand ils ont constamment à manipuler tant d’autres formes secrètes, qui leur transmettent rythmes et forces libres ? Fallait-il qu’ils créent des objets accumulateurs d’énergies déliées quand partout l’espace rend libre et suscite la liberté ?

Et puis il y a une certaine douceur, un se défaire à soi-même, pour qu’il y ait de l’art : il faut que se taise le bruit des armes et que, dans la déperdition des jours, l’homme trouve un lieu de calme pour dire à nouveau l’aube des formes. Il faut que quelque mollesse, un vide de vie que viendra remplir l’agitation des forces retenues dans la matière façonnée. Le Corse n’a jamais connu ni cette mollesse ni ce vide ; mais sa vie est âpre et tourmentée, son abandon à soi un silence sans complaisance, un moment dans le métabolisme de l’orgueil. Certes les temps nouveaux ont ramolli quelques esprits ; mais l’image du Corse se vautrant dans je ne sais quelle douceur de vivre dans son île de beauté, véhiculée par des chansons sirupeuses au sentimentalisme dégoulinant, est d’origine récente. Le fond des corps demeure ouvert au jeu des espaces.
 
Lundi 23 Mai 2022
A squadra


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