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Le grand stress des études démographiques



Chaque année, les estimations démographiques concernant la Corse génèrent une sourde angoisse. Vieillissement de la population, solde naturel négatif, croissance de la population très supérieure à la moyenne nationale... Le spectre de la dilution voire de la disparition de la culture corse s'en trouve régulièrement agité. Sampiero Sanguinetti nous propose des analyses et des interrogations dépassionnées, pour réfléchir plutôt que paniquer.



Jacob Lawrence
Jacob Lawrence
Les services de l’INSEE ont publié les résultats du dernier recensement de la population en Corse. Ces résultats révèlent une progression notable des chiffres de la population de l’île en même temps que des déséquilibres persistants ou croissants. Le taux de progression de cette population est l’un des plus forts de France mais le taux des naissances est désormais inférieur au taux des décès et le nombre d’habitants au kilomètre carré reste l’un des plus bas de France.  
 

La fiabilité des statistiques

La première question que nous devons nous poser au vu de ces chiffres c’est celle de savoir quel est leur degré de fiabilité. Pourquoi, direz-vous, poser une telle question ? L’Institut National de la Statistique et des Études Économiques est un organisme insoupçonnable  et dont les fonctionnaires sont parfaitement compétents. Cela est vrai, mais la Corse est semble-t-il un terrain périlleux de ce point de vue. Le travail du recensement y est traditionnellement considéré comme extrêmement difficile.
En 1974, Janine Renucci, dans un livre qui a marqué les esprits  en son temps, écrivait : « Toute étude démographique concernant la Corse suscite à priori sourire et méfiance. Car les statistiques fallacieuses, les plus fallacieuses en France serait-on tenté de penser font partie de la réputation, méritée ou imméritée, qui s’attache au nom de cette île… Les outrances de recensements qui se sont succédé, depuis la fin de la première guerre mondiale, ont été mises à jour de façon si certaine qu’il n’est pas possible de contester les résultats de ces divulgations » [1].
 
Les statisticiens de l’INSEE confirmaient cette approche dans les années 1980. En 1984, dans le numéro 25 de la publication régulière de l’INSEE, Economie Corse, ils donnaient une évaluation du décalage qui avait pu exister entre « population recensée et population réelle » après la fin de la première guerre mondiale : « l’écart entre les deux a été particulièrement important en 1936 et en 1962 » écrivaient les rédacteurs de la revue. La surcharge qu’ils évaluaient était à ces deux dates de 100 000 habitants [2].
Un chiffre qui peut paraitre irréel en raison de son importance. Ce décalage entre l’affichage officiel et la réalité ne pouvait en effet pas être qualifié d’erreur à la marge. Il devait être considéré comme une falsification massive puisqu’il s’agissait quasiment d’un doublement de la population estimée sur une longue période.
 
Des évolutions importantes ont été enregistrées depuis le constat de  ces errements. Premièrement, les services de l’INSEE se sont étoffés, deuxièmement les moyens d’information capables de relayer les études de l’INSEE se sont eux aussi considérablement développé, troisièmement l’opinion publique s’est, disons, « musclée », quatrièmement le travail universitaire à Corte ne permettrait plus de passer longtemps sous silence de telles dérives, cinquièmement des bouleversements politiques importants se sont produits. Il est donc permis de considérer que de massives, les erreurs ont tendance à se rapprocher des marges.  Du moins sommes-nous en droit de l’espérer.
 

[1] Janine Renucci, Corse traditionnelle et Corse nouvelle, Lyon, Audin, 1974, p. 103.
[2] Economie Corse, n°25, avril 1983, p. 6.
 

La progression démographique

La Corse voit donc sa population croitre de manière assez spectaculaire. De 176 000 habitants permanents supposés en 1962 la Corse est passée à 205 000 habitants en 1968, 250 000 habitants en 1990,  305 000 habitants en 2009, et 343 000 habitants en 2020 [1].
Cette progression démographique n’est pas linéaire. De 1968 à 2020 (plus de 50 ans), nous pouvons distinguer quatre grandes périodes. Durant la première période, qui va de 1968 à 1982, la Corse enregistre une progression de 2000 à 2800 personnes par an qui s’installent sur son territoire. Durant la seconde période, qui va de 1982 à 1999, le nombre des installations nouvelles a diminué. C’est désormais un solde de 1000 à 1200 personnes qui s’installent chaque année en Corse. Durant une troisième période de 10 ans, qui va de 1999 à 2009, le solde des personnes nouvelles qui s’installent en Corse est de plus de 4500 personnes par an. Enfin, durant une quatrième période, qui va de 2009 à 2020, ce sont entre 3200 et 3700 personnes qui s’installent chaque année en Corse. ( Nous parlons bien de solde, c’est-à-dire de la différence entre les personnes qui s’en vont et celles qui arrivent).
 
Ces quatre phases semblent correspondre à des périodes « historiques » identifiables. La première période pourrait se définir comme celle du riacquistu et de la montée d’une revendication régionaliste puis nationaliste de plus en plus affirmée qui est notamment passée par les évènements d’Aleria. La seconde période, à partir de 1982, est la période qui suit l’élection de François Mitterand à la Présidence de la République et où se met en place un statut particulier. Le changement est notable ; il génère des troubles importants et sans doute une certaine inquiétude.
La troisième période fait suite à l’assassinat du préfet Erignac puis aux accords de Matignon. L’explosion des installations en Corse à ce moment-là est un phénomène qui mériterait d’être analysé car son explication ne va pas de soi. Enfin la quatrième période s’inscrit dans la continuité de l’explosion des installations de nouveaux arrivants dans l’île. Le nombre de ces installations s’est un peu tassé mais reste à un niveau très élevé.

Le peuplement des montagnes

Malgré cette progression la Corse est une île peu peuplée par rapport aux autres grandes îles de Méditerranée. Pour comparer la Corse à ces autres grandes îles, il faut faire référence au nombre d’habitants par kilomètre carré. L’île de Majorque aux Baléares compte 214 habitants au km2, la Sicile 197 hab/km2 Chypre 85, la Crète 78, la Sardaigne 68, et la Corse en 2020, 39 hab/km2. Le niveau de peuplement de la Corse qui est parti de 20 habitants au kilomètre carré en 1962 pour arriver à 39 habitants aujourd’hui reste donc apparemment modeste. Je dis apparemment car il faut sans doute relativiser un peu ce constat.
 
Une fois de plus, le caractère montagneux de l’île ne doit pas être négligé. Un spécialiste des massifs montagneux, Laurent Rieutort, a consacré un article au peuplement des massifs montagneux dans l’ensemble du monde. Comparés aux massifs de l’Asie centrale et de l’Amérique du sud, les massifs montagneux européens ne font pas partie des plus spectaculaires mais l’article de Laurent Rieutort nous offre des points de repère intéressants. Il écrit que dans les massifs les plus hauts, « la densité globale (de population) est voisine de 20 habitants au kilomètre carré », soit beaucoup moins que dans les zones de plaines, évidemment, « mais avec de fortes inégalités spatiales » [1].
Ces inégalités sont perceptibles en Europe. Le peuplement des montagnes entre Suisse, Autriche, Italie et France se situerait entre 25 et 35 hab/km2 quand celui des littoraux et des plaines se situerait autour des 170 hab/km2. La Corse avec 35 sommets qui culminent à plus de 2000 mètres d’altitude était en dessous de la moyenne européenne en 1962, mais est désormais un peu au-dessus de cette moyenne. Il est intéressant de se poser la question de savoir si, dans ces conditions, la croissance démographique de la Corse va se poursuivre et va bousculer les normes observables dans les massifs montagneux les plus proches ou bien si cette progression va se stabiliser.
 

[1] Laurent Rieutort (géographe, professeur à l’université Clermont-Auvergne), "Les populations des montagnes du monde : répartition et systèmes de peuplement", 2004.
 

Plus de décès que de naissances

Par contre, ce dernier recensement confirme et même aggrave le constat d’une tendance  qui était prévisible depuis longtemps : le renouvellement de la population passe moins par le biais d’un solde naturel que par l’arrivée de nouveaux résidents.  De 1968 à 2014, le taux de natalité en Corse était égal ou à peine supérieur au taux de mortalité. Cela ne permettait pas d’assurer une progression naturelle de la population. La population résidente se maintenait mais la progression à laquelle nous assistions durant cette période était surtout due aux arrivées et à l’installation de populations en provenance de l’extérieur de l’île. Or depuis 2014 la situation s’est beaucoup aggravée puisque le taux de natalité est désormais clairement inférieur au taux de mortalité. Apparemment, la population résidente naturelle décroit et l’installation d’individus en provenance de l’extérieur prend un caractère constamment plus décisif dans l’observation du solde positif de peuplement de l’île.
 
Ce constat conduit des groupes de citoyens à s’alarmer gravement. Dans une région où de nombreux mouvements se battent pour sauver une identité culturelle, une langue, une mémoire, il n’est pas surprenant que des militants, culturels ou politiques, s’inquiètent et tirent la sonnette d’alarme. Cela est logique, ils sont dans leur rôle. Mais il convient de se poser deux questions : qui sont en majorité les nouveaux arrivants ? et qu’est-ce qui permettrait d’affirmer que la Corse face au nombre aurait perdu la faculté de fabriquer des Corses comme le disent ces militants ?
 

Qui sont les nouveaux venus ?

Il faut ici faire quelques remarques à partir des études de l’INSEE. Les populations extérieures qui viennent s’installer en Corse, dans la manière dont l’INSEE nous les décrit,  sont de trois ordres principaux : des actifs, des retraités et des enfants de moins de 14 ans.
« Les actifs sont la première catégorie de population dans les migrations résidentielles » [1]. Dans cette catégorie des actifs, le va et vient des fonctionnaires pèse d’un poids important dans les administrations, dans la santé et dans l’action sociale. La seconde catégorie d’actifs se situe dans le commerce, les transports et les services. Enfin une troisième catégorie concerne  l’agriculture et la construction pour une part de 2% et 6% des mobilités. Concernant les fonctionnaires dans les administrations, la santé et l’action sociale, l’INSEE parle « d’un important turn-over résidentiel des agents de la fonction publique » [2]. Mais nous ne savons pas si, dans cet important turn-over, les agents en question reste en Corse ou s’en vont systématiquement une fois leur temps accompli.
 
La deuxième catégorie importante de personnes qui viennent résider en Corse est celle des retraités. Certes, « après 70 ans, les mobilités sont très peu nombreuses.  En revanche, au moment du passage à la retraite on peut faire le choix d’un retour dans sa région d’origine… Pour ceux qui franchissent le pas, la Corse fait partie des régions attractives ». Toutes catégories confondues, les « nouveaux-venus » arrivent en premier lieu de Provence Alpes Côte d’Azur et en second lieu de la région parisienne. Marseille, Toulon, Nice et Paris sont des villes où les Corses d’origine sont particulièrement nombreux. Il y a de fortes chances pour qu’une grande partie des retraités soient des gens (Corses d’origine) qui reviennent au pays.
Pour une partie d’entre eux cela est vérifiable puisque 26 % des retraités en question sont des gens qui sont nés en Corse. Pour les autres, ni leur lieu de naissance ni souvent leurs noms ne permettent de l’affirmer. Mais la Corse, depuis les années 1960-1970 exerce une très forte attractivité en direction de ceux qu’on appelle les Corses du continent. Ces derniers, une fois installés ne repartent pas. Ils ne feront pas d’enfants, bien évidemment, mais du point de vue culturel, ils ne seront pas totalement un facteur de « décorsisation » culturelle de l’île.
 
Une troisième catégorie individualisée par l’INSEE est celle des enfants de moins de 14 ans. Ces enfants arrivent avec leurs parents. Les études nous montrent qu’une petite partie d’entre eux restera dans l’île.
Ces enfants, beaucoup plus que les adultes seront marqués par la Corse. Ils s’imprégneront des caractères de l’île, des paysages, de l’architecture, de l’histoire, des attitudes, des mentalités, des accents, des mots… Et ils ne l’oublieront plus jamais.

Un attachement plus fort

J’ai dit que l’augmentation de la population était le résultat annuel du solde entre ceux qui partent et ceux qui arrivent. Or si l’on en croit les statisticiens de l’INSEE, ceux qui ont une attache avec la Corse, soit par la naissance, soit par la famille, partent plus difficilement. Comparativement à d’autres régions en France, « la Corse est un territoire que l’on quitte peu. Les habitants de l’île paraisse plus soucieux de rester dans leur région que ne le sont les habitants d’autres régions ». Quand, entre le dix-neuvième siècle et le vingtième, des Corses sont partis en grand nombre c’était sous la pression de la misère et de l’idée largement répandue à l’époque « qu’il n’y avait rien à faire en Corse ». Même si, de nos jours, la Corse apparait comme l’une des régions les plus pauvres de France, les citoyens y sont convaincus désormais que cela n’est pas une fatalité et sont persuadés qu’il faut agir en Corse. 
 
La situation n’est pas réjouissante mais il faut sans doute mieux évaluer l’idée selon laquelle « la Corse ne serait plus en mesure de fabriquer des Corses ». Premièrement, parce qu’une partie de ceux qui s’installent sont probablement des Corses qui reviennent. Deuxièmement, parce que ces études nous montrent qu’il existe en Corse un attachement à l’île qui est plus fort que dans d’autres régions. Troisièmement, parce que, au-delà des individus, les lieux eux-mêmes déterminent des comportements, des manières d’être, des manières de penser, et que ces lieux demeurent. Ce déterminisme sera particulièrement important pour les enfants qui naissent en Corse et pour ceux qui, dans le sillage de leur parents, viendront s’y installer suffisamment jeunes.
 
Ce qui est certain par contre c’est que les Corses d’aujourd’hui et de demain ne seront pas les Corses d’hier. Ils seront des Corses de leur temps. Les débats qui agitent le monde sont ceux de savoir ce que doit être ce monde du temps présent et ce que pourrait être le monde de demain. Le nombre et la nature des défis qui se présentent à nous sont préoccupants et révèlent les ingrédients du changement. Comment affronter la réalité de ce que nous appelons la globalité ? Comment relever le défi du changement climatique ? Comment dépasser les contradictions mortelles du libéralisme économique ? Comment éviter de tomber dans les pièges du suprématisme ? Comment appréhender l’éducation des enfants au temps des réseaux sociaux ? Et comment rester nous-mêmes et dignes sur les lieux que nous habitons ? Ces questions dans leur intensité ne sont pas les questions que se posaient généralement nos ancêtres.  
 
 
Samedi 27 Janvier 2024
Sampiero Sanguinetti


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