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Vestiges d’une société communautaire



Au mitan des années 1970, la géographe Janine Renucci dresse le portrait de la transition à l’œuvre entre « Corse traditionnelle et Corse nouvelle ». Parmi les structures socio-économiques et culturelles bousculées par les mutations en cours figurent les solidarités et usages communautaires. 50 ans plus tard, à l’heure où il nous paraît urgent de réinventer une culture du commun en Corse, il nous a paru opportun de partager ces quelques pages qui documentent des usages alors déjà en déclin mais parfois encore persistants et à tout le moins actifs dans l’imaginaire collectif. L’occasion de mesurer aussi la puissance des modifications qui se sont poursuivies depuis, marginalisant toujours plus le vécu communautaire, dans le domaine du travail en particulier.



Ghjiseppu Orsolini, A Chjama, Costumes pour un théâtre imaginaire
Ghjiseppu Orsolini, A Chjama, Costumes pour un théâtre imaginaire
Chacun des villages constituait jusqu’à la guerre de 1914 une communauté très solidaire, la solidarité villageoise se superposant des familles qui les composaient. Multiples étaient les formes de vie collectives qui restaient intactes, léguées par l’organisation socio-économique cimentée avant le XVIII° siècle.


Propriété collective et organisation agricole

La persistance de vastes biens communaux, malgré l’obligation de partage énoncée à l’époque révolutionnaire et réitérée par le Préfet de la Corse en 1827, a frappé l’attention. Ils correspondaient à 37% de la superficie insulaire à la fin du XVIII° siècle et à 28% en 1930, alors que la moyenne française n’était que de 9%. Englobant les forêts qui ont échappé à la mainmise des Domaines, ils se dilatent encore largement dans les régions pastorales vouées au parcours des troupeaux. Aussi sont-ils l’apanage des communes montagnardes ainsi que des communes côtières qui s’étendent sur des zones stériles ou longtemps négligées.
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La primauté durable de l’élevage transhumant dans certains cantons a même perpétué la propriété pluri-communale qui assurait aux pasteurs des hautes terres l’usage des « plages » qui leur était nécessaire. Sur le versant occidental de l’île, les cinq communes du Niolu disposaient conjointement du vaste domaine du Sia-Filasorma jusqu’en 1865. Il ne fut divisé entre elles qu’à cette date.
Des situations comparables ont existé ailleurs et la persistance de ces différents types de possessions collectives a été entretenue par la pression des impératifs pastoraux se combinant avec les exigences de la culture céréalière puisque les bêtes paissaient sur les chaumes et sur les jachères. Dès l’enquête agricole de 1829, beaucoup de communes s’élevèrent avec force contre toute intention de partage (…).
L’indivision perpétua l’organisation collective des travaux agricoles sur les terres ouvertes ; elles continuèrent à être divisées en prese, c’est-à-dire en soles vouées généralement à une rotation biennale. Elles s’étendaient autant sur les biens communaux que sur les propriétés privées non clôturées. À Sermanu, le terroir était coupé en deux suivant une limite Est-Ouest collée à la courbe de niveau du village. Un an sur deux, la prese du haut était emblavée et celle du bas, laissée en jachère, accueillait les troupeaux ; l’inverse se produisait l’année suivante.
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L’agriculture itinérante, se déplaçant à travers l’immensité des aires de divagations animales, existait toujours au seuil du XX° siècle.


 

Un subtil exercice de gestion

L’exceptionnelle durée des usages communautaires a prolongé l’unité morale de la cellule villageoise concrétisée par la réunion de la municipalité et des anciens, émanation de la vieille assemblée des habitants et par la réglementation minutieuse qu’elle édictait. Au fil des pages, les registres des Délibérations des Conseils municipaux dévoilent les multiples problèmes que posait la jouissance des biens communs. Sans doute les plus puissants ou les plus rusés voulaient-ils en tirer un parti confortable. Il fallait préserver équitablement la part de chacun. En 1826, Olmi-Cappella par exemple, pour faire cesser des abus résultant du parcours et de la vaine pâture, tenta de fixer avec précision la quantité des têtes de bétail à entretenir par troupeau commun et par troupeaux séparés.
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Le souci d’organisation rationnelle s’exprimait partout. À Bastelica, la glandée était mise tous les ans en adjudication pour les bois de l’État et de la commune : les porchers s’associaient pour la prendre, l’un était adjudicateur en titre et la somme à payer était répartie entre eux selon le nombre de porcs qu’ils avaient. L’arrosage des jardins donnait lieu à une distribution dont chacun pouvait bénéficier pendant un temps déterminé.
Multiforme, la solidarité villageoise se prolongea parallèlement à travers des institutions, des instruments de travail, des usages utiles à tous. Sermanu conserva son pâtre communal rétribué par chacun selon le nombre de têtes de bétail qui lui était confié, et le village avait une aire à battre commune où les familles apportaient leur gerbe. San Martinu élisait un forgeron pour façonner les haches, les pioches, les bêches, les serpes et les socs de charrue, indispensables aux habitants. Chaque foyer lui versait annuellement, à défaut d’un don en nature, blé ou vin, une certaine somme d’argent (…).
L’entraide, « l’operate », jouait pour tous les travaux, solution habile au manque de main d’œuvre. Les défrichements, la récolte des châtaignes, les moissons les vendanges, la construction d’une maison, provoquaient la participation de tous. La tonte collective donnait lieu, à Ascu fin mai, à de grandes réjouissances : l’habitude de la transhumance faisait que c’était un des rares moments où tous les habitants étaient rassemblés au village, après le retour de la plage, et avant la montée vers les hauteurs. Il existait enfin de véritables exemples d’exploitation en commun : à Casamacciuli, il n’y avait pas de répartition de lots sur les terres communales. Les hommes travaillaient et les récoltes étaient réparties proportionnellement au travail fourni.

Déclin et vestiges

La force des structures communautaires a été brisée par l’effondrement de l’économie de subsistance autant que par la sévérité du dépeuplement. Elles se sont démantelées en même temps que vacillait l’équilibre de la société qui les avaient créées. Il n’en reste plus que des vestiges qui ont presque perdu leur signification. Si les biens communaux survivent à peu près intacts, leur rôle a décliné ou disparu.
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Les communaux ont été radicalement dépouillés de leurs fonctions primitives : celle de terres à céréales ; on retrouve à travers les actes des conseils municipaux le moment où s’est produit cet abandon. À Mausoleu, à la fin du XIX° siècle, les habitants devaient chaque année, du mois de mai au 1° septembre, déclarer la quantité de terres qu’ils voulaient ensemencer et le nombre de têtes de bétail qu’ils désiraient envoyer. Ils payaient des taxes pour chaque décalitre de semence, pour chaque bête, comme pour chaque fagot de bois tiré des forêts. Ces droits furent régulièrement augmentés jusqu’en 1924 ; après la dernière guerre, ne subsistèrent que ceux qui frappaient les animaux.
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L’élimination des céréales a entraîné celle des prese qui sont tombées en désuétude plus ou moins tardivement. Il semble que les assolements collectifs aient disparu à Guagnu vers 1870, mais ils ont duré jusque vers 1900-1925 à Moltifau et à Sermanu. Seul règne encore le pacage sur ces étendues demeurées ouvertes et devenues landes, espaces buissonnants ou maquis. Les usages communautaires ont beaucoup plus souffert du temps puisque les circonstances qui les légitimaient n’existent généralement plus. Il n’en reste que des gestes isolés, privés de leur contexte original. L’entraide joue encore, surtout d’une famille à l’autre ; en cas de maladie ou de décès, on porte secours à ceux qui sont touchés, pour nourrir leurs bêtes, soigner leur jardin, ou organiser des collectes si l’argent manque. Mais la notion d’unité morale et économique ne se prolonge que timidement. À Casamacciuli, par exemple, les habitants apportaient encore récemment les pierres, le dimanche, lorsque quelqu’un du village construisait une maison. À Olmi-Cappella, la veille de la Saint Pancrace, patron des bergers, persiste l’usage des « puriccie » la distribution du lait du jour à tous les habitants.
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Le passé a forgé aussi des mentalités et des comportements car le sentiment de l’unité villageoise résiste au dépérissement du village et à la dislocation de la communauté. Celui qui part demeure moralement soudé à elle. Même devenu citadin à Bastia ou à Ajaccio, il continue de lui appartenir ; il y garde sa maison, y retourne le dimanche ou en vacances. Il préfère s’y faire recenser et se déplace encore pour voter. La physionomie fréquemment moléculaire de l’émigration n’est qu’un aspect de la solidarité collective : la réussite d’un expatrié engendre un regroupement des habitants de son village autour de lui.
« Le moule de la personnalité régionale »[1] s’identifie donc avec la cellule villageoise, unité longtemps cohérente grâce à la puissance des institutions communautaires qui l’ont chargée de fonctions économiques et sociales depuis peu révolues.
 
Janine Renucci, Corse traditionnelle et Corse nouvelle, Audin, Lyon, 1974.
 
[1] I. Chiva, "Causes sociologiques du sous-développement régional : l’exemple corse". Cahiers internationaux de sociologie.1958.
 
Vendredi 26 Août 2022
A squadra


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