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Charles Santoni et les masques du discours politique en Corse



Charles Santoni nous a quittés le 11 novembre 2023. Il était, avec Max Simeoni décédé deux mois plus tôt, l’un des très grands pionniers de la renaissance régionaliste contemporaine en Corse. Il était aussi un véritable intellectuel, auteur de plusieurs ouvrages et articles remarqués. Nous lui rendons hommage ici avec un extrait d'un de ses plus fameux articles, publié dans Les Temps Modernes en 1976: Les masques du discours politique en Corse.



Dessin de Battì, mise en affiche 1983. In Guarda Fratellu !
Dessin de Battì, mise en affiche 1983. In Guarda Fratellu !
Charles Santoni fit partie des fondateurs de l’association L’Union Corse, en 1960 à Paris, création dont les prolongements étaient bien difficiles à anticiper. Dans le premier numéro du journal éponyme, paru en 1961, la tonalité était plus proche de celle d’une amicale que de celle d’un mouvement révolutionnaire. Dominique Leandri parlait d’« entraide désintéressée », de diffusion de « la culture et du folklore corse », de création d’une équipe de football, etc., tout en dénigrant les « grandes discussions, qui sont le plus souvent stériles ».
Loin de là, dès le quatrième numéro (février-mars 1962), Charles Santoni signait un éditorial où il dénonçait la centralisation et la colonisation, «l’émigration catastrophique», «l’implantation massive et groupée d’éléments étrangers au département», et craignait ni plus ni moins que la mort de la Corse, risquant d’être remplacée par «une île prospère, peuplée d’habitants nouveaux [qui] existera peut-être à sa place».

La suite est un peu plus connue. En 1963, L’Union Corse fusionna avec d’autres groupes, donnant naissance à L’Union Corse l’Avenir, qui assumait totalement son engagement régionaliste et fusionnera elle-même en 1966 avec le Comité d’Études et de Défense des Intérêts de la Corse, fondé par Max Simeoni en 1964.
Cette dernière union fut très brève. Au bout de quelques mois seulement, les anciens du CEDIC quittèrent le nouveau Front régionaliste corse [FRC], notamment du fait de divergences idéologiques, pour créer l’Action régionaliste corse [ARC]. Dès lors, le FRC assuma pleinement un positionnement de gauche, alors que l’ARC récusait toute affiliation idéologique. Mais division ou pas, Charles Santoni restera l’une des plus remarquables plumes du nouveau mouvement régionaliste corse.

En 1971, le FRC publia un manifeste qui fit date : Main basse sur une île. Charles Santoni et Pascal Marchetti en étaient sans nul doute les principaux auteurs. Déjà, en avril dernier, Robba en publiait un extrait que l’on peut certainement attribuer à Charles Santoni en particulier.
Ce dernier fut aussi, deux ans plus tard, le principal auteur de la fameuse Chjama di u Castellà, qui symbolisa le basculement du régionalisme à l’autonomisme, mais aussi au nationalisme, en ce qu’elle se fondait sur l’affirmation des droits politiques d’une communauté politique singulière : le peuple corse.

Peu après, Charles Santoni rejoindra les rangs du Parti socialiste, à une époque où ses instances nationales attestaient déjà la nécessité d’un statut particulier pour la Corse, et où ses instances locales affirmaient haut et fort leur autonomisme et leur anticlanisme. C’est durant cette époque, après les événements d’Aleria et Bastia d’août 1975, que Charles Santoni rédigea ce qui fut peut-être son plus remarquable article, dont nous proposons ici des extraits : « Les masques du discours politique en Corse ».
Il y expose avec une grande clarté les principales raisons de la puissance et de la permanence des structures politiques claniques en Corse : l’adaptabilité mais aussi, et peut-être surtout, son caractère profondément culturel qui lui permit même de s’ériger en véritable garant de l’identité corse. En conséquence, tout pouvoir politique en Corse, même d'origine contestataire, serait susceptible de reproduire les mécanismes claniques. Après huit ans de majorité nationaliste à l'Assemblée de Corse, c'est une hypothèse qui ne saurait être esquivée.

André Fazi

 

Charles Santoni, « Les masques du discours politique en Corse », Les Temps Modernes, avril 1976, pp. 1618-1633.

Ainsi depuis deux siècles, au mépris de l’évolution économique, le clan résiste, persiste et se maintient. Sa permanence nous interpelle. Pourquoi cet anachronisme ?

Certes la réponse doit faire référence aux structures coloniales de l’île qui montrent sous un jour particulier l’alliance nouée par le capitalisme français avec les classes parasitaires corses.

Mais le clan survit aussi dans la mesure où être Corse n’implique pas seulement une indication d’origine, et met en cause une certaine façon de réagir aux choses de la vie -et de la mort.

Car le clan est, à sa façon, une expression de l’identité corse. Ceci pourrait bien expliquer sa pérennité. Tout s’est passé comme si la Corse, par son truchement, avait été placée sous un régime d’administration indirecte jusqu’en 1960. Jusqu’à la dernière décennie en effet, la Corse était administrée par le clan, qui avait pouvoir d’y faire nommer ou d’en déplacer les fonctionnaires. Le clan, qui parlait corse, qui pensait corse (au sens culturel), faisait tampon, s’interposait entre les pouvoirs publics et les gouvernés pour bloquer, dénaturer, miner, tout ce qui était contraire au style de vie, aux sentiments, aux coutumes de la population.
C’est ainsi que les procureurs de la République, sous l’égide du clan, participaient avec les meurtriers ou leurs délégués à la signature des traités de paix mettant fin aux « vendette ». L’impunité des délinquants pouvait y être stipulée, ou bien les peines qui leur seraient infligées étaient convenues d’avance entre les protagonistes. Qui n’a pas perçu le soupir de soulagement d’un inculpé, lorsqu’il entend son juge parler corse, ne peut comprendre l’importance de ces facteurs culturels. Car le lien de la langue et de la culture, c’est l’assurance de la communicabilité. Le clan établissait cette passerelle entre des univers culturels étrangers l’un à l’autre. Il avait pouvoir d’amodier la loi française en quelque sorte.

Palliant à sa manière l’effondrement des institutions juridiques corses, consécutif à la conquête française, le clan s’est érigé en institution officieuse, avec l’aspect de dégénérescence que comporte une situation figée. En défendant ses prérogatives de direction des affaires corses, il a servi de rempart à la culture, à l’identité corse.

Et il faut comprendre que celles-ci résumaient pour les Corses, leurs libertés, leur bien public, et leur intérêt général.

Oh certes, cela ne s’est pas fait de façon explicite, sous forme de déclarations claires, de programmes ou de positions d’intérêt général qui ne correspondent nullement à celles du clan. Il a protégé la « corsité » de l’île en se sauvegardant lui-même, en sapant l’autorité du pouvoir central et de son administration, en mettant celle-ci en tutelle, en veillant jalousement surtout à peupler les services publics, à tous les niveaux, dans l’île, de fonctionnaires. Il est arrivé à maintenir l’identité corse en faisant obstacle opiniâtrement à toute évolution, à tout modernisme, à toute intrusion d’idées ou de modèles extérieurs, qui auraient pu compromettre son pouvoir. Il a eu un rôle de maintenance, avec l’actif mais aussi tout le passif que contient ce mot. Il a été un bouclier, pendant longtemps, mais aussi une entrave.

Jusqu’à ces derniers temps, tout s’est passé comme si la population corse avait crédité le clan, par les résultats de milliers de mesures individuelles, d’actions ponctuelles, de cet actif de préservation de l’identité collective et avait accepté de payer le prix de la conservation culturelle, par le conservatisme politique et social.

Aux yeux du peuple corse, les clans jouaient, auprès des pouvoirs publics français, le rôle des Noble Douze devant la Sérénissime République de Gênes. Ils étaient les médiateurs de l’identité corse, si dépourvue fût-elle de personnalité juridique reconnue. À telle enseigne que la présence dans chaque gouvernement, depuis l’Empire, de ministres corses était ressentie comme une loi non écrite par la population qui les considérait comme les plénipotentiaires de l’île, au sein des Conseils de la République française.


Le culte de Napoléon a pu servir de truchement avouable, et de substitut idéologique, à cette expression claniste, mystifiée et mystifiante, de l’identité corse.

Et, bien sûr, Napoléon, tellement homme de clan lui-même dans ses réactions, avait de quoi séduire connaisseurs et émules.

Mais cela va plus loin. L’image de l’Empereur a toujours été brandie par les hommes de ce clan, comme un palladium de la personnalité corse. C’est à Napoléon qu’ils firent référence en chœur, lorsque M. Poniatowski, voici quatre ans, tint des propos qui résonnèrent injurieusement à l’oreille des Corses

Derrière le culte de l’empereur, évoquant Ajaccio (et non Paris) comme une « nouvelle Rome », le chauvinisme corse, forme pathologique du sentiment national, reste tapi.

M. Roger Garaudy, envoyé du parti communiste français dans l’île, fit lui-même naguère allégeance à l’idolâtrie napoléonienne en annexant Bonaparte au PCF dans une Corse qui n’avait vraiment pas besoin de ça. Le reflux de la ferveur napoléonienne est parallèle à la montée du flot autonomiste.

Mais attention ! Il faut introduire ici une distinction faite par Rinatu Coti, écrivain et penseur corse des plus remarquables. Celui-ci oppose « cursichezza » (corsité) et « cursitudina » (corsitude). La corsité est une manière d’être et d’apparaître Corse. La corsitude est une volonté d’exister en tant que Corse. On peut dire que le clan se cantonne dans la corsité, alors que les autonomistes ajoutent à celle-ci la corsitude.
On entre ici au cœur de la crise du clan. Car le clan est actuellement en crise. Du jour récent où l’identité corse s’est trouvée menacée de mort par une intensification de l’exode des autochtones et un peuplement massif d’allogènes, il fallait passer de la corsité à la corsitude, et ce passage, à quelques exceptions près, les grands notables du clan n’ont pas su l’opérer.

La corsitude impliquait précisément un changement de style, un projet global de mutation que le clan dans son ensemble ne pouvait assumer. Ainsi se trouva-t-il lamentablement à la traîne dans les questions d’intérêt général mentionnées plus haut : bataille pour l’université, lutte des boues rouges, défense de l’environnement (Pinia), etc.
Pire encore ! À Aleria, l’indifférence des élus clanistes, à l’heure du destin, a été ressentie dans le peuple comme une véritable trahison.
C’est la première faille qui s’ouvre vraiment dans le système politique corse. La direction idéologique du clan est remise en cause. Il a perdu son auréole de défenseur de la Corse au profit des mouvements autonomistes. Cet ébranlement de l’idéologie claniste, cette révolution culturelle constitue le prélude indispensable à tout progrès politique et social de la Corse.

Due à une perception plus nette de son identité par le peuple corse, de son droit à la différence, la crise du clan est également le résultat des progrès de l’esprit démocratique au sein de la jeunesse de l’île.
Pour la première fois, un véritable débat politique est ouvert parmi les jeunes, qui s’informent, qui discutent, qui contestent, qui agissent.
Et cela aussi, ce progrès démocratique, est à mettre au compte des autonomistes. Les partis de gauche, PCF et PS payent leur alliance purement électoraliste avec le clan, leur compromission dans les fraudes, leur contamination interne par le clanisme, bien qu’au sein de ces formations nombreux soient les adhérents qui supportent cette dégénérescence avec de plus en plus d’impatience. Ne faut-il pas compter parmi les masques du discours politique corse, celui de cette « Union de la gauche » déterminée par le clan Giacobbi ? Que peut-on comprendre à la dénonciation des monopoles capitalistes, lorsque ceux qui les dénoncent se rangent dans l’île, et dès le premier tour des élections sous la houlette du seul homme des monopoles véritables que connaissent, en chair et en os, la Corse, le sénateur radical de gauche Jean Filippi, de la Banque Dreyfus. Encore une ruse du discours que cet antimonopolisme à la corse.

Si une vie démocratique normale, de type hexagonale, avait existé en Corse, si les partis de gauche avaient offert une vraie alternative démocratique face au clanisme, il est probable que les autonomistes n’auraient pas gagné si vite l’audience populaire qui est la leur.
Mais le parti socialiste par exemple ne put même pas gérer lui-même la campagne présidentielle de Mitterrand dans l’île. Le clan Giacobbi la prit en main, avec la bénédiction de l’appareil central du PS. Allez parler en Corse d’autogestion après cela, lorsqu’il apparaît que vous n’êtes même pas capable d’autogérer vos propres activités !
Ce clanisme des partis de gauche, à l’échelle de la Corse, a persuadé la jeunesse de l’île que les voies de l’avenir ne pouvaient passer par eux, tant qu’ils ne seraient pas réformés.

Mais en outre, la revendication autonomiste met en cause la capacité de la gauche française à combattre toutes les formes d’aliénation. Il est difficile, sans contradiction grave, d’être avec Leonid Pliouchtch pour dénoncer l’oppression linguistique et culturelle dont sont victimes les minorités ethniques de l’Union Soviétique, sous Brejnev, et d’ignorer la question dans la France de Giscard d’Estaing.
Cette remise en cause culturelle par les autonomistes du système de pensée implicite du clan, de toute son idéologie, constitue une démarche politique d’un grand intérêt pour ceux qui considèrent  que la seule transformation des structures  de domination ne suffira pas à opérer les conditions d’un changement de société, si l’on ne s’attaque pas à l’emprise de l’idéologie dominante. Et pour ceci, il faut d’abord faire tomber les masques du discours politique.

Mais les autonomistes, s’ils mènent aujourd’hui une action de dévoilement très positive, mettant à jour les contradictions de la vieille société corse en voie de pourrissement avancé, peuvent demain se retrouver eux-mêmes prisonniers du système de pensée qu’ils combattent aujourd’hui.
Deux pièges les guettent en effet. Celui d’un traditionalisme et d’un conservatisme résurgents. Bien des démarches autonomistes demeurent ambiguës à ce sujet, et il n’est pas certain que le culte du chef, l’exaltation de la force, la pratique de la double vérité, bref l’usage du masque, soient près de disparaître. Le clan se perpétuerait sous un autre nom.
L’autre piège est celui de la substitution d’un nationalisme, quel qu’il soit, au patriotisme populaire. Car le nationalisme serait un néoclanisme, voulant figer l’histoire à nouveau à travers  l’expression d’un prétendu être corse, passéiste et stérile.
Le mouvement populaire corse devra se méfier de ces constructions théoriques abstraites, qui aboutissent toujours à enfermer la réalité dans des masques et les ruses du discours, à reformer, à reproduire des rapports de domination et d’exploitation.

 

Mercredi 29 Novembre 2023
Charles Santoni


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